Shéra Kerienski, Griezmann et la blackface :
l'avis d'un homme noir

Après des mois de réflexion, je me suis dit que je ne pouvais laisser passer ça. Ça c’est la Blackface. Voici mon avis.

Par Ablaye Kane
Photo Creative Commons

2 mars 2018

Il y a quelques mois, en me baladant sur les réseaux sociaux, je suis tombé sur une vidéo d’une jeune fille qui m’était familière. C’est une youtubeuse, Shéra Kerienski. Voulant ressentir la sensation d’être une femme noire qui ne trouve pas sa teinte de fond de teint, la jeune femme s’est donc recouverte de la couleur d’une femme noire à la peau foncée. Vraiment ? C’est ça votre excuse, Shéra ? Si vous vouliez vraiment savoir ce que les femmes noires ressentent dans l’univers du maquillage, vous pouviez peut-être inviter des femmes noires non ? Ne sont-elles pas les mieux placées pour parler des problèmes qu’elles vivent tous les jours ?

Shera a alors subi un lynchage (mérité selon moi), même si les défenseurs de la fameuse liberté d’expression, qui sortent cette excuse à toutes les sauces, se sont empressés de la défendre. La Youtubeuse a alors eu la noblesse de s’excuser.

Inexcusable

 

Quelques temps plus tard, un beau soir d’hiver, des amis m’ont envoyé une photo d’un homme, vêtu d’un maillot NBA et d’une perruque afro. On me dit que c’est Antoine Griezmann, le joueur de foot.

Au départ, je n’y croyais pas. Cette personne avait tout simplement peint chaque centimètre de son corps en noir ! Ensuite, je me suis dit que c’était bien Antoine Griezmann, mais il y a longtemps. Que c’était sans doute une erreur d’adolescent. J’ai donc décidé d’aller vérifier son compte Twitter. J’ai fait face au post, en réel, sur mon petit écran de smartphone. A ce moment-là, j’ai décidé de m’assoir tranquillement, de prendre mon thé et mes petits biscuits discount, et de me délecter de ce moment : Black Twitter qui décide d’éduquer Griezmann.  L’idée que le joueur allait s’empresser de s’excuser et de faire son mea-culpa comme Shéra était pour moi une évidence. Que nenni !
 

Antoine a eu l’audace, le toupet, le culot, de tweeter « Calmos les amis, je suis fan des Harlem globetrotters et de cette belle époque... c'est un hommage ». Calmos ? Bien-sûr, Griezmann s’est ensuite « excusé », entre guillemets, parce que rien ne nous dit que ce message n’a pas été rédigé par son agent.
 

Silence radio et TPMP

 

Une chose m’a énormément marquée lors de cet évènement : les médias français qui ont refusé d’admettre que l’enfant du pays ait pu commettre un acte raciste. Les titres de presse ont commenté cela comme une « acte maladroit ». Mais le pompon, la cerise sur le gâteau, le sel sur les frites, fut l’émission TPMP. Je suis tombé sur l’extrait en me baladant sur YouTube. Il était intitulé : « Le « blackface » d’Antoine Grizemann : TPMP réagit à la polémique ». La miniature de cette vidéo était, et est toujours composée du visage d’Antoine Griezmann et sa nouvelle peau ainsi que d’une photo de Ludivine Rétory, la seule chroniqueuse noire de TPMP (Rokhaya Diallo n’étant pas souvent présente).

Plusieurs points m’irritent rien qu’en y pensant. Premièrement, la seule miniature où TPMP met Ludivine Rétory au premier plan est celle où l’on parle de la BlackFace. Une femme noire n’est-elle importante que quand il faut parler des polémiques touchant sa couleur de peau ? Ce qui rend cela exécrable est le fait que pendant toute la vidéo, cette femme n’intervient que quelques secondes et se fait immédiatement couper la parole par ses collègues blancs lorsqu’elle dit comprendre que cela ait pu heurter. Entre les « mais ce n’est pas raciste, il n’a que des amis noirs » et les « de toute façon aujourd’hui on ne peut plus rien dire » je peux vous assurer que les énormités prononcées dans cette vidéo m’ont fait perdre quelques kilos.

Une tendance néfaste

 

Effectivement, aujourd’hui on ne peut plus rien dire comme autrefois. Les minorités ne se laissent plus soumettre aux moqueries de mauvais goûts. Il serait un peu temps que certaines personnes blanches arrêtent de dire aux noirs comment ils doivent se sentir, et de décider par eux-mêmes quand une action est raciste ou pas. Si la majorité des personnes noires ont considéré cet acte comme raciste, vous ne vous êtes pas dit qu’il y avait peut-être un problème ? Au contraire, il y a des articles écrits par des journalistes blancs et des plateaux de télévision composés de chroniqueur blancs qui émettent leur avis sur un sujet dont ils ne sont pas victimes. Je n’ai pas besoin de la « réaction de TPMP », C8 peut bien se la garder. Cette tendance de la « France blanche » de toujours mettre son grain de sel et de donner son avis sur des luttes dont elles sont totalement déconnectées me rend aigri.
 

La Blackface est un acte raciste, qu’on soit en 1920, en 2018 ou en 2057, cet acte reste et restera raciste. Ma couleur n’est pas un contouring qu’on met lors d’une soirée pour manger avec les mains et imiter le fameux accent « africain » qui n’existe que chez les Caucasiens. Si vous voulez tant ma couleur, prenez aussi les discriminations, le racisme, les remarques, le colorisme, et la sous-représentativité. La Blackface fut créée au XIXème siècle au théâtre pour imiter les personnes noires et en faire des caricatures grotesques, 2018 n’a pas changé sa signification. L’excuse de l’hommage n’est pas valable, il peut très bien se faire en gardant sa couleur comme beaucoup de blancs le font et je les en remercie pour cela.

 

Je suis un homme noir adulte, éduqué. Ma réflexion et mes sentiments sont bel et bien opérationnels. Par conséquent, je n’ai pas besoin qu’un blanc vienne se confronter à moi et exiger qu’une action n’est pas raciste et décider quand je suis autorisé à m’énerver.