Ciné Cure #4

Les sorties cinéma des quinze derniers jours passées au crible.

Par Thomas Hermans
26 juin 2018

Sans un bruit de John Krasinski
 

Sans un bruit de John Krasinski
 

C’est glauque, c’est oppressant, c’est dégueulasse, et c’est vraiment bien. Sans un bruit est l’inattendue production de John Krasinski (aka Jim Halpert dans The Office), un film d’horreur qui sait n’en montrer que peu pour faire peur un max. Ce qu’avait évidemment réussi Alien et évidemment raté Life. Après l’invasion de la Terre par des créatures aveugles et anthropophages, les humain.e.s doivent survivre comme il.elle.s peuvent dans le plus grand des silences. Et c’est dans ce contexte qu’une joyeuse famille fermière des Etats-Unis attend l’arrivée d’un enfant. Oui oui. Avec la perspective d’un accouchement et d’un con de mioche qui pleure. Le film promet donc de partir en couilles à un moment ou à un autre, et sans révolutionner le genre, parvient à instaurer une atmosphère unique sans presque aucun dialogue oral. Et malgré cette absence de paroles, l’utilisation du langage des signes permet un développement des personnalités (des enfants tout du moins, les parents se limitant à une mère forte mais cantonnée à la cuisine et aux pleurs, et un père évidemment protecteur de la famille parce que c’est un homme MERDE). En somme, on a un peu de western, un peu de drame familial et beaucoup d’épouvante, pour un film qui ne paye pas de mine, et qui se révèle pourtant très réussi.

How To Talk To Girls At Parties de John Cameron Mitchell
 

Postulat de base : un ado punk rencontre une jeune demoiselle un peu perchée, contrainte par un genre de secte et ne connaissant rien à la vie d’une banlieue anglaise de 1977. Ce postulat parait presque gentillet, et le scénario fait croire que l’on va s’attarder sur une romance niaise et foireuse entre deux ados qui se découvrent entre eux.elles tout en appréhendant le monde qui les entoure. Rapidement pourtant, le film dévoile que la simili secte n’est autre qu’une colonie extra-terrestre, dont les membres se mangent entre eux pour survivre (oui). Les deux héros se prennent alors à explorer le monde (qui se limite à un parc entouré de sombres et monotones barres d’immeubles) et à profiter de la vie tant qu’il en est encore temps.
 

Le cadre punk du film n’a clairement pas été choisi au hasard. Ode à la vie, How To Talk To Girls At Parties déroute autant qu’il embarque dans son univers si réel et pourtant si fantaisiste. La jeune extra-terrestre à visage humain – Elle Fanning, de plus en plus habituée aux rôle de fausse monotonie – se découvre une passion pour la vie, pour la folie, pour le moment présent. Tout le concept punk entourant le scénario est à la fois une réminiscence de cette trame de fond, et un cadre rythmique et esthétique parfaitement maîtrisé et justifié. Voilà un film déstabilisant et inattendu, ce qui rend la surprise d’autant plus positive.

Désobéissance de Sebastian Lelio
 

Dans une communauté juive orthodoxe de la banlieue londonienne, Désobéissance met en place un triangle amoureux classique et pourtant original. Dans ce milieu où les tabous sont de maître, Ronit, la fille du rabbin tout juste décédé, revient lui rendre hommage après des années d’absence. Elle y retrouve ses deux meilleur.e.s ami.e.s, Dovid et Esti qui entre temps se sont marié.e.s. Ronit et Esti en profitent pour raviver la liaison qu’elles entretenaient autrefois, sous les yeux accusateurs du reste de la communauté. Les deux actrices Rachel Weisz et Rachel McAdams retranscrivent parfaitement, par leurs simples jeux de regards, tout ce qu’elles aimeraient se dire mais qu’elles ne peuvent pas se dire, la détresse d’un amour interdit. Un scénario tout en finesse, qui évite un bon nombre d’écueils et de clichés que l’on aurait pu retrouver dans ce film (on parle quand même d’une romance entre deux femmes, dont l’une est une juive orthodoxe).

Ocean's Eight de Gary Ross
 

Ocean’s Eight aurait pu être une catastrophe attendue. Sans être un chef-d’œuvre, le film achevé est pourtant un moment acceptable. On prend… les autres et on recommence. Cette fois-ci, c’est la sœur de Danny Ocean qui prend la relève de son George Clooney de frère. Sandra Bullock planifie un casse parfait, avec l’aide de sept autre femmes, toutes plus débrouillardes et indépendantes les unes que les autres. Ça fait plaisir de voir un film mettre les femmes au premier plan, dans un registre habituellement réservé à de musculeux mâles dominants. Ocean’s Eight rattrape ainsi une part du sexisme des trois premiers films, sans pour autant que tout soit oublié.
 

Le problème majeur de ce film est peut-être sa qualité-même de suite. Si l’on appréciera le caméo sympa d’Elliott Gould, les trois premiers films Ocean’s ont préparé le cerveau des spectateur.rice.s. En effet, on sait dès le début, malgré l’explication minutieuse du plan, qu’une partie en a été dissimulée par les organisatrices. Avec pour explication la même que celle des premiers Ocean’s : absolument aucune ! Pourquoi cacher la vérité du plan à celles et ceux qui l’exécutent ? Ah oui c’est vrai, pour le twist final. Bref, une mécanique certes bien huilée mais en réalité déjà vue et assez clichée.

Le Cercle littéraire de Guernesey de Mike Newell
 

Adaptation du livre Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, Le Cercle littéraire de Guernesey essuie de son titre français toute allusion à une possibilité de scénario loufoque. Car on en est loin. Dans le Royaume-Uni d'immédiat après-guerre, une jeune écrivaine cherche l’inspiration sur l’île de Guernesey (no shit), au sein d’un club littéraire (no shit) monté sous l’occupation nazie. Et de ce postulat de base intéressant découle une histoire vue cinquante fois : qu’est-il arrivé à cette jeune femme arrêtée puis envoyée par les Allemands sur le continent ? Même le chiant La Douleur de ce début d’année traitait mieux le sujet que Le Cercle littéraire de Guernesey, peut-être parce que le livre de base est de Marguerite Duras.
 

Le film est très prévisible, et on suit les errances de Juliet Ashton (interprétée par une Lily James peu inspirée) sur l’île, en quête d’éléments pouvant l’aider à retrouver la disparue. Et en voulant mélanger film historique, mélo et thriller, le réalisateur ne réussit réellement aucun des trois. La retranscription est certainement réaliste, mais sans intérêt historique véritable. L’histoire d’amour est attendue au possible, à travers des dialogues sans aucune subtilité et des interprétations assez plates se limitant à deux émotions en une heure et demi. Quant au thriller, c’est peut-être le pire des trois, tant les éléments que rassemble Juliet tout au long du film pourraient être découverts en dix minutes si l’intégralité des personnages n’étaient pas de sombres machines à faire évoluer le scénario, sans plus de profondeur. On retiendra tout de même une photographie agréable, portant un regard sur les îles Anglo-normandes moins glauque que Jersey Affair sorti il y a deux mois.

Bécassine de Bruno Podalydès
 

Comme dans la BD, on s’en fout un peu de l’histoire. Le réel intérêt des BD Bécassine résidait dans la maladresse et la débrouillardise de la protaginiste. En film, on se retrouve coincé par un scénario d’une très grande platitude, où tout le monde est beau et gentil, même les adultes les plus irresponsables. On suit donc Bécassine, propulsée nourrice dans le château d’une marquise dépensière. Et l’histoire en restera plus ou moins là. On reconnaîtra à Bruno Podalydès un vrai univers enfantin, et certainement les meilleures intentions du monde, ce qui ne suffit malheureusement pas à sauver un film d’un manque flagrant d’entrain.

Comment tuer sa mère de David Diane & Morgan Spillemaecker

Adaptation d’une BD, Comment tuer sa mère aurait pu être ce genre de films complètement barrés devant lesquels on se marre à fond, sans pour autant se prendre la tête. Le film a néanmoins choisi la voie plus hasardeuse des dialogues mal écrits et surjoués, de l’intrigue téléphonée au sein d’un huis clos insipide, et des personnages clichés au plus haut point. Chantal Ladesou y joue Chantal Ladesou. Soit une mère pervenche, sorte de Tatie Danielle du XXIe siècle, avec les excès insupportables qu’induit l’engagement de Chantal Ladesou dans un tel rôle. Ses trois enfants la détestent tellement qu’ils finissent par vouloir la tuer. Pour être plus libres, sans se rendre compte que la stupidité de leur plan les enverrait en taule pour 15 ans, dans le meilleur des cas. Pas la meilleure façon d’envisager la liberté.
 

On sent bien le potentiel du scénario en BD, lieu propice aux gags (assez mauvais) proposés par le film. Sauf que sur grand écran, ça ne fonctionne pas du tout. En 2017, le cinéma français continue de produire des comédies pas drôles sur des engueulades de famille. On se demande aussi quelle morale il faut retenir de cette histoire sordide, dans laquelle chaque personnage rentre malheureux, et dont chaque personnage ressort malheureux. Le.a spectateur.rice sortira lui.elle-aussi malheureux.se de la salle de cinéma, qui lui aura extorqué le prix d’une place pour aller voir Comment tuer sa mère.

Midnight Sun de Scott Speer

Encore un teen movie navigant entre leçon de morale et aberration scientifique, entre sentimentalité absurde et volonté de réalisme, entre niaiserie infâme et gravité insoutenable. On suit donc Katie, une adolescente atteinte d’une maladie très rare, l’interdisant de s’exposer à la moindre lumière du soleil sous peine de cancers de la peau immédiats (et d’effondrement de son cerveau, apparemment). Bref, un sujet parfait pour une histoire d’amour forcément éphémère et tragique, mais porteuse d’un message feel good assez déplacé et insipide. Soit : « Vivez votre vie et vos amours à fond, même si ça vous transforme en légume à très court terme ».
 

PS : L’affiche réussit à spoiler la fin du film.