Les sorties cinéma des quinze derniers jours passées au crible.

Par Thomas Hermans
9 juin 2018

Trois visages de Jafar Panahi
 

Trois visages de Jafar Panahi
 

Jafar Panahi est habitué des remises en question. Condamné par son pays, l’Iran, à ne pas pouvoir faire de films pendant vingt ans après sa participation aux manifestations de l’opposition en 2009, le cinéaste continue pourtant de mettre son grain de sel clandestin dans des films poétiques et délicieusement contestataires. Contestataires certes, mais décrivant toujours la société iranienne avec un œil très particulier, et un sens du détail extraordinaire. Trois visages décrit ainsi une histoire pouvant tenir en à peine vingt minutes d’un court-métrage se concentrant sur l’intrigue : une jeune fille s’est-elle réellement suicidée à cause du refus de sa famille qu’elle poursuive une carrière d’actrice ?
 

Malgré ce postulat de base, le film est très loin d’être un thriller. C’est un portrait d’un village et de ses habitant.e.s, un village où les traditions du labeur et de la famille sont encore très marquées. Et alors s’installe un décalage permanent. Un décalage dans chaque image et dans chaque dialogue. Entre les femmes et des hommes très sexistes. Entre les villageois.e.s et deux célébrités venues de Téhéran. Entre le moderne et l’ancien. Entre l’image et les paroles. Panahi impose le décalage, en montrant à l’image une actrice au bord des larmes à cause du suicide de la jeune fille, tandis que le son se focalise sur un homme passant un coup de fil de routine à sa mère. Le décalage encore, entre la politesse excessive des villageois face à une actrice et un réalisateur renommés, et leur mépris face à la jeune fille désireuse de devenir elle-même une actrice.  
 

Panahi s’efforce de ne pas filmer des personnages mais de filmer le cadre, le village et les rues. Et c’est dans ce cadre qu’évoluent les personnages. Trois visages peut paraître froid et désincarné, mais c’est oublier l’exploration minutieuse de l’état d’esprit des personnages et de leurs contradictions. Comme pour son dernier long-métrage, Taxi Téhéran, le réalisateur utilise un cadre comme prétexte cinématographique. Avec toujours beaucoup de talent.

Jurassic World : Fallen Kingdom de J.A. Bayona
 

Le premier Jurassic World avait eu le mérite de porter une réflexion intéressante sur lui-même, malgré un scénario décousu, attendu et invraisemblable. Le second prend ce point positif à revers, et veut en faire tellement trop qu’il en devient ridicule. Entre scénario écrit avec le cul et acteurs absents, le film n’a que très peu de choses pour lui. On se retrouve avec une accumulation de clichés filmiques, comme ce fameux gag du dinosaure dangereux qui fait du bruit dans les fourrés et qui fait peur au héros mais qui finalement n’est qu’un petit herbivore, gag déjà présent dans les Jurassic Park et qui est ici utilisé trois fois en vingt minutes. Belle preuve d’innovation. Innovation encore quand le méchant dinosaure n’est qu’une version améliorée de celui de Jurassic World 1, et que les méchants ont exactement les mêmes motivations que ceux de Jurassic World 1. Innovation toujours quand les gentils se font attaquer par un gros dinosaure et se font sauver par un autre dinosaure, comme c’était le cas dans Jurassic World 1. Vous vous foutez de nous à ce stade, messieurs les scénaristes ?
 

Le pire est pourtant encore à venir. Dans la deuxième moitié du film, des catastrophes arrivent à cause et presque uniquement à cause de décisions ridicules prises par les supposés gentils. Tout ce qu’ils choisissent de faire est une connerie sans nom, qui débouche même sur une catastrophe. Si on rajoute à cela une histoire farfelue et inutile de manipulation génétique transposée à l’humain, on obtient le premier blockbuster nul de l’été. Craignez, chers spectateurs. Car si l’ouverture finale est intéressante, elle ouvre la porte à une suite. Craignez.

Volontaire de Hélène Fillières
 

 « J’ai accouché d’une militariste », s’étouffe Josiane Balasko dans ce film, qui se garde pourtant bien d’explorer tout un pan de réflexions intéressantes à ce sujet. L’histoire préfère préparer le terrain à une histoire d’amour peu crédible entre une jeune femme fraîchement recrutée dans la marine nationale « sur un coup de tête » et un officier vieillissant, incarnation parfaite de l’ordre et de la discipline désincarnées. Lambert Wilson incarne donc ce capitaine désabusé, dont les traits de caractères principaux sont la droiture et le tiraillement. L’acteur doit se nourrir comme il peut de dialogues poussifs, et passe son temps à regarder la mer et à retirer ses lunettes pour exprimer son indécision et ses doutes. A propos de quoi ? De ses sentiments pour la nouvelle recrue, apparemment. L’histoire sort pourtant de nulle part, ne fonctionne pas une seule seconde, et, se croyant subtile, ne distille aucun semblant d’affection crédible entre les personnages principaux. A retenir tout de même une réflexion générale bienvenue sur le combat des femmes et des homosexuel.le.s pour se faire une place dans un corps aussi masculin que l’armée. Ce qui ne justifie pas le manque total d’interrogation sur l’armée en tant que tel.

Mon Ket de François Damiens
 

François Damiens est très bon en caméras cachées. Faire un film à partir de ces dernières est une idée intéressante. Malgré ces deux postulats de base, Mon Ket reste un film à sketchs ni vraiment intéressant ni vraiment drôle. Les caméras cachées sont reliées entre elles par un scénario assez insipide, malgré la débilité profonde de ses personnages. Les scènes écrites qui font avancer l’histoire auraient très bien pu faire l’affaire d’elles-mêmes, avec un approfondissement faisant du scénario autre chose qu’un simple prétexte aux scènes de piège. Et pourtant, malgré ce prétexte, les caméras cachées ne s’intègrent au film que très artificiellement. Les scènes écrites se réservent le destin du personnage de Damiens, un taulard évadé cherchant à reconnecter avec son fils. Les caméras cachées, elles, arrivent comme un cheveu sur la soupe, pour décrire des évènements inutiles à l’intrigue (à l’exception notable de la toute dernière). De plus, à part deux d'entre elles, les personnes filmées à leur insu ne se démarquent pas particulièrement dans leur attitude, le comportement absurde du personnage de François Damiens demandant pourtant une réponse proportionnelle. Et, alors même que Damiens joue, exagère, profite, les caméras cachées ne sont jamais aussi réussies que les scènes du dérangeant Ni juge ni soumise de l’équipe de Strip Tease, sorti en début d’année, et où tout était pourtant vrai.

La mauvaise réputation d'Iram Haq
 

Dans une résidence en Norvège, une famille d’origine pakistanaise doit faire face à la désobéissance de la fille ainée, Nisha, une adolescente en manque de liberté. La mauvaise réputation est un formidable essai sur les valeurs de la famille, un coup de poing à se prendre de face pour en apprécier la force. Les péripéties de la pauvre jeune fille malmenée par sa famille la mènent de pire en pire, littéralement. Une descente aux enfers d’autant plus vertigineuse qu’elle est provoquée par l’environnement proche de l’héroïne. Sa douleur transcende le film, alors qu’elle ne sait pas à qui se fier. Aux services sociaux, qui lui promettent de l’enlever à sa famille qui l’aime ? Ou bien à sa famille, qui pourtant l’oblige à épouser le premier garçon avec lequel elle flirte ?
 

Le film est d’autant plus prenant que Nisha a les aspirations de la jeunesse européenne actuelle, et la voir se faire refuser de vivre comme tout le monde fait l’effet d’une petite bombe. Pire : sa famille lui rabâche que c’est pour son bien qu’elle est enfermée et mariée de force, alors même que les seules préoccupations de la mère sont de faire taire les rumeurs et de laver l’honneur de la famille. On est loin de la liberté laissée à une adolescente en quête de liberté.

Malgré un retournement de comportement un peu forcé d’un des personnages à la toute fin, on appréciera le réel du film, son ancrage. La réalisatrice, Iram Haq, y raconte sa propre histoire, saisissante de vérité et de tragique. Un film magnifique, à voir pour comprendre les errances de jeunes tiraillé.e.s entre deux cultures.

L'Extraordinaire Voyage du fakir de Ken Scott
 

A mi-chemin entre Forrest Gump et les Nouvelles Aventures d’Aladin, L’Extraordinaire Voyage du fakir raconte les péripéties d’un charlatan venu des quartiers pauvres de Mumbai, en quête d’Europe après la mort de sa mère. Comme Forrest Gump, le personnage principal subit l’action avec volonté, se faisant trimballer un peu partout et ayant à faire à plus ou moins tous les problèmes qu’il pourrait rencontrer. Et comme dans les Nouvelles Aventures d’Aladin, l’histoire est racontée par un narrateur qui invente un max, et finit même par dire que « seules les parties les plus importantes de l’histoire étaient vraies. »
 

Le film promet alors une myriade de merveilles, de péripéties étonnantes et farfelues, d’aventures extraordinaires et de rencontres incroyables. Résultat : ce n’est ni assez ancré pour être crédible, mais ce n’est pas non plus assez barré pour être un émerveillement. On se retrouve devant une espèce de conte un peu hybride, cherchant sa folie dans des péripéties un peu forcées et cousues de fils blancs, s’appuyant sur une histoire d’amour assez peu crédible. Le personnage du fakir finit même par servir une morale sur la richesse de l’Inde, finalement aussi riche que l’Europe, mais pour des raisons différentes. Tout ça en posant un regard aveuglé sur ce que nous montre le film en première partie : la délinquance juvénile, les gangs et l’exploitation des femmes en Inde. Des problèmes pas résolus en Europe, mais moins exacerbés par la misère généralisée.
 

Alors le film n’est pas désagréable. Les personnages sont attachants bien que très clichés (l’actrice superstar qui aide le héros pour se donner bonne conscience par exemple). Certaines situations sont très bien trouvées, comme cette séquence de rétention à l’aéroport de Barcelone. Le tout sonne malheureusement assez creux, surtout face à un postulat de départ aussi fantaisiste.