Ciné Cure #2

Les sorties cinéma des quinze derniers jours passées au crible.

Par Thomas Hermans
8 avril 2018

Ready Player One de Steven Spielberg
 

Ready Player One de Steven Spielberg
 

Quand Spielberg veut retourner le cinéma… Il le fait. Ready Player One est une de ces aventures un peu universelles d’ado perdu dans un monde qui lui échappe. En ça, le film n’a rien de novateur. Rien de nouveau non plus dans l’exploration d’une dimension complètement virtuelle et dangereuse (Tron l’a déjà fait il y a 30 ans). Ce qui fait la force de Ready Player One, c’est tout simplement Spielberg. Un monstre du cinéma aux manettes, qui n’a peut-être plus produit de chef-d’œuvre depuis La Liste de Schindler il y a 25 ans, mais le bougre n’a quand même plus grand-chose à prouver. Ses films sont réfléchis, et on ne peut leur reprocher une bonne volonté permanente. Avec Ready Player One, Spielberg a décidé de pousser la motion capture encore plus loin, de pousser le référencement encore plus loin, de pousser le rêve encore plus loin. Dépeindre un univers virtuel où, selon le film lui-même, « tout est possible » est en tout point casse-gueule, car il est infiniment malléable et donc décevant si interprété de façon fixe.
 

Sauf que Ready Player One s’autorise tout. Une industrie véreuse voulant contrôler le monde par le jeu vidéo, des personnages de tous les horizons, une toile de fond dystopique et futuriste pas si irréaliste, une bataille finale dantesque… Tout ça en partant de la simple histoire d’un ado fana de pop-culture, s’échappant chaque jour de sa réalité merdique grâce à un jeu vidéo géant en ligne et en réalité virtuelle. Et Spielberg ne se la joue pas moralisateur pour un sou, montrant comment la technologie pourrait influencer le futur sans pour autant cracher sur les gamers de la planète. Il offre enfin à son répertoire sci-fi un grand film, là où Minority Report et A.I. ont échoué. En ressort une ode à la réalité, là où les sentiments et les aventures sont réelles.

Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval
 

Etonnant parti pris que d’adapter en film la bande dessinée inadaptable par excellence : Gaston Lagaffe, les géniales aventures du héros maladroit et hippie de Franquin. Pas d’histoire dans la BD de base, pas le moindre bout de fil rouge. Alors la décision d’en faire un film est pour le moins… motivée par la passion ? Ou par l’argent. Seules ces deux solutions sont possibles. Et après les désastreuses adaptations de BD par le cinéma français de ces dernières années, on était en droit de s’attendre à un naufrage… qui ne vint étonnamment pas. Le film est loin d’être un chef-d’œuvre, mais reconnaissons le moment sympathique passé devant.
 

Dans le film, un quiproquo malheureux entraîne le maintien dans une startup (eh oui, la startup nation est en marche) d’un employé incompétent et calamiteux, à savoir Gaston. Et là se retrouve peut-être le problème dont découlent presque tous les autres dans ce film. La retranscription de l’histoire dans notre société actuelle et la volonté d’à tout prix en faire un récit de cinéma ne colle pas du tout avec l’univers de cases sans cohérences de la BD, que Pef essaie tant bien que mal de reproduire. Parce que oui, Gaston Lagaffe est bien plus une succession très mal rythmée de gags rigolos qu'une réelle histoire bien ficelée. On sent bien la postériorité des gags sur l’histoire. On rajoute à ça quelques acteurs à la ramasse (surtout Pef en Prunelle insipide et Arnaud Ducret en Longtarin au surjeu permanent).
 

Le film n’a pourtant pas que des défauts. L’univers cartoon très coloré fonctionne bien, et les gags de la BD sont retranscrits fidèlement et fonctionnent souvent. En somme, Gaston Lagaffe est un film sympathique mais sans plus, devant lequel on pourra s’arracher les cheveux mais probablement pas se décrocher la mâchoire.

Chien de Samuel Benchetrit
 

Samuel Benchetrit a un univers bien particulier, un cinéma unique dans le monde du 7e art en France. Avec Chien, le réalisateur confirme son intention de faire des films différemment. Tant dans sa mise en scène que dans son histoire, le film déstabilise, perturbe, casse les repères du spectateur avec succès. Benchetrit décrit un homme (joué par un Vincent Macaigne ahuri et excellent) malmené par l’ensemble de ses connaissances. En somme, il vit une vie de chien et en devient un lui-même. Sans transformation physique, d’où le décalage. Un postulat absurde qui fonctionne surtout dans la première moitié du film. Une fois la mécanique comprise (celle d’un homme mis dans les situations d’un chien), on peut se lasser et voir les situations venir. Reste tout de même un film nécessaire et original, dans lequel Benchetrit continue de souffler un vent de fraîcheur sur le cinéma français.

Mektoub My Love : Canto Uno d'Abdellatif Kechiche
 

Voilà un film que l’on pourrait appeler « TUTO : COMMENT NE RIEN DIRE DU TOUT EN TROIS HEURES DE FILM ». L’histoire est simple : un garçon un peu timide passe des vacances d’été idéalistes à Sète, et se retrouve pris dans des histoires de cœur, de drague et de jeunesse intenses avec quelques filles rencontrées sur la plage. Sauf qu’il est amoureux d’une amie d’enfance, fiancée à un autre. Problème. Donc pendant trois heures (!!!!), Abdellatif Kechiche filme les tergiversations de jeunes en fleur, leurs manœuvres lourdingues de séduction, leurs soirées interminables en boite. Bref, il montre plus qu’il ne raconte, tant peu de choses sont à raconter. Il faut rajouter à l’actif du réalisateur sa traditionnelle façon de sexualiser chaque corps féminin passant devant son objectif, et on obtient un film étonnamment pas inintéressant, mais lassant et assez vain. Pas un mauvais moment, mais pas d’engouement particulier non plus.

La Mort de Staline d'Armando Iannucci
 

Comment parler de la succession au pouvoir d’un dictateur cruel et aux millions de morts au compteur dans une comédie satirique ? Peu de cinéastes peuvent se targuer de réussir à faire rire avec des sujets historiques gravissimes (Stanley Kubrick est l’habituelle exception avec son génial Docteur Folamour). Avec La Mort de Staline, Armando Iannucci était proche de réaliser un exploit. Avec un casting quatre étoiles (Steve Buscemi en Khrouchtchev, formidable), le réalisateur entendait pondre une séance de rire sur des conspirations, des milliers de morts et une infernale bureaucratie. 
 

Le résultat est presque très bien. Le film est jouissif, variant les vannes bien senties entre des personnages à la ramasse, dépassés par leurs propres complots. Oser balancer des bons mots à Staline et à la clique des puissants soviétiques de 1953 est particulièrement couillu de la part d’un haut-dignitaire pouvant, pour cela, se retrouver rapidement au fin fond de la Sibérie. Et en cela, les personnages de La Mort de Staline se retrouvent en permanent décalage avec la réalité historique dans laquelle on les imagine ancrés. Un décalage bien senti et maîtrisé, créant chez le spectateur un rejet de l’ensemble des comploteurs, plus pourris les uns que les autres. On ne se soucie pas du tout du destin des personnages, sans que ça soit un problème quelconque. On sait déjà que Khrouchtchev va gagner, et se réveille une interrogation espiègle et macabre : celle de savoir combien de dignitaires soviétiques corrompus et débiles vont y passer.
 

Le film se torche complètement avec la réalité historique, au niveau des personnages évidemment, mais également sur le déroulé des évènements (il résume en trois jours des intrigues de plusieurs mois). Le problème n’est pas tant là que dans un manque de rythme parfois déstabilisant. Et il est indispensable de ne pas voir les très efficaces bandes-annonces du film, qui spoilent une énorme part des très bons gags du films.

Red Sparrow de Francis Lawrence
 

En 2018, Hollywood est encore la source de films nous racontant que les Russes sont les méchants et les Américains sont les gentils pleins d’idéaux. A la finalité, on obtient un film de 2h20 divertissant, dans lequel Jennifer Lawrence excelle en agente secrète russe novice mais talentueuse. En revanche, les clichés et facilités scénaristiques s’accumulent, et rendent le film indigeste et déjà-vu.

Nota bene : Il faudra aussi un jour se demander pourquoi les Russes se parlent entre eux en anglais avec un accent russe plutôt que directement en russe…

Marie Madeleine de Garth Davis
 

Le comble d’un film sur la spiritualité et le développement de soi, c’est certainement d’avoir des personnages insipides et sans émotion. Quand ces personnages sont Jésus, Marie-Madeleine et les apôtres, c’est pire. Dans Marie-Madeleine, même les talentueuse et talentueux Rooney Mara et Joaquin Phoenix ne parviennent pas à faire vivre un script assez plat et factuel. Seul Tahar Rahim réussit dans son rôle de Judas tourmenté, le film livrant une version honorable de la trahison de l’apôtre présenté comme aimant et perdu. Marie-Madeleine est bien filmé, mais finalement assez chiant. Et on sait déjà que Jésus meurt à la fin, donc le suspense est peu présent.

Les garçons sauvages de Bertrand Mandico
 

Voilà un film qui dénote, et pas forcément dans le bon sens du terme. Il raconte l’histoire de quatre garçons ultra-violents à la Orange mécanique, forcés à prendre la mer avec un vieux briscard ténébreux pour apprendre à devenir plus « doux ». Et comment devenir plus doux ? En devenant des femmes, apparemment. Merci film. Pire, tout tourne autour de métaphores sexuelles se croyant subversives, mais avant tout forcées, ridicules et inutiles (les personnages boivent un liquide blanc depuis de longs appendices poussant le long d’arbres luxuriants, et se plaignent en permanence que « ça sent l’huître »… ON A COMPRIS BORDEL). Ses tentatives de mise en scène imaginatives et variées auraient pu sauver le film. Elles tournent malheureusement au psychédélisme de façade, peinant à cacher le manque criant d’intérêt et le peu de fond du scénario, prétexte pour un exercice de style insipide, se résumant à faire jouer des garçons par des filles.