Après des décennies à évoluer dans l’ombre de leurs collègues masculins, les cinéastes françaises font désormais valoir haut et fort leurs droits. Soutenues par la Ministre de la Culture face à des inégalités ancrées dans l’ensemble du monde cinématographique français, le bout du tunnel n’est peut-être plus si loin.

Par Paul Idczak
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27 mars 2018

Les femmes du cinéma français seront-elles un jour logées à la même enseigne que les hommes ? Le 1er mars dernier, des dizaines de professionnelles ont signé une tribune publiée dans Le Monde réclamant, entre autres, la mise en place de quotas paritaires. Une des seules voies, selon les signataires du texte, de permettre à la France de rattraper son « retard »  sur certains de ses voisins européens concernant l’égalité culturelle entre les sexes.

Dans le sillage de la Ministre de la Culture Françoise Nyssen, qui a annoncé que le gouvernement allait agir au nom d’un « devoir d’exemplarité en matière d’égalité femmes-hommes », le mouvement semble lancé. Car cet objectif ne peut être atteint sans une vaste action politique, dans une industrie où la quasi-totalité des femmes sont constamment moins bien considérées que leurs homologues masculins.


Des inégalités à tous les niveaux

20%. C’est la part moyenne annuelle de films agréés par le Centre National du Cinéma (CNC) réalisés par des femmes. Ajoutez à ce chiffre celui de la différence de salaires entre les réalisateurs et les réalisatrices (42%), et vous obtenez un panorama symbolique de la place de la femme réalisatrice dans le cinéma français en 2018. Et cela fait plusieurs décennies que ça dure. « Il n’y a pas d’explication rationnelle à ces chiffres », explique Véronique Le Bris, fondatrice du webmagazine de cinéma féminin Cine Woman, pour qui « les stéréotypes et les habitudes » ont quasiment fait de ces statistiques une norme peu flatteuse.

Les professionnelles du cinéma, et particulièrement les réalisatrices, souffrent en effet d’un manque de légitimité auprès de leurs collègues du milieu. Selon Brigitte Rollet, historienne du cinéma et auteure du livre Femmes et cinéma, sois belle et tais-toi, « on assimile tellement le métier de réalisateur au masculin qu’il est difficile de le transposer au féminin ». A l’arrivée, cette vision sexuée de la profession se traduit par des écarts de budget énormes : un film réalisé par un homme bénéficie en moyenne d’1,4 million de plus qu’un long-métrage d’une réalisatrice, selon un rapport du CNC publié en février 2014.

Plus problématique encore, cette différence ne décroit pas au fil du temps. « L’expérience des femmes ne leur permet même pas d’obtenir des budgets équivalents à ceux des réalisateurs », regrette Brigitte Rollet. Conséquence directe : les films de femmes, moins nombreux, bénéficient de moins de publicité, sont moins vus, et privent ainsi de nombreuses réalisatrices de l’opportunité de créer d’autres longs métrages par la suite. Pour Véronique Le Bris, la logique est implacable : « Quand votre film n’est pas vu, vous disparaissez complètement de l’histoire ».

« Sabotages »

Cette « disparition » s’amorce toutefois plus tôt : dès la sortie des écoles de cinéma. Dans les faits, autant de femmes que d’hommes obtiennent le diplôme de l’Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son (Fémis), l’établissement français de référence. Mais dès l’entrée dans le monde du travail, les difficultés apparaissent, et la parité de départ se transforme en gouffre. « Après le diplôme, les femmes se mettent des limites, analyse Maria Isabel Castro Martinez, ex-directrice adjointe d’Eurimages, le fonds culturel du Conseil de l’Europe. Par exemple, elles se tournent vers un poste d’aide-réalisateur ou d’assistante, tandis que les hommes tentent directement l’expérience de réalisateur ou de chef de poste. » Une analyse confirmée par un rapport de l’European Wowen Audiovisual Network (EWA) publié début 2016 : « Le nombre de femmes qui veulent être réalisatrices et qui sont acceptées dans une école de cinéma équivaut à 56%. Mais leur présence dans l’industrie chute par la suite. »

En cause notamment, le machisme régnant encore dans le cinéma français, qui « barre la route des postes à responsabilité » aux femmes, car « on ne leur fait pas confiance », déplore Véronique Le Bris. Au point où, dans certains cas, certaines équipes techniques essentiellement masculines refusent d’évoluer sous les ordres d’une réalisatrice. « Ce sont des sabotages purs et simples », se désole Brigitte Rollet. Pour l’historienne, ce genre d’évènements fait perdre aux femmes qui en sont victimes « la volonté de recommencer » un projet cinématographique.


Absence de récompenses

En plus d’un budget et de salaires inférieurs, les femmes réalisatrices doivent composer avec un autre type de fatalité : les hommes ne priment pas que dans les chiffres, leurs films sont aussi davantage primés, diffusés, et célébrés. Ainsi, sur les 70 éditions du Festival de Cannes, une seule femme a remporté la Palme d’Or - Jane Campion, pour La Leçon de Piano, en 1993. Aux Césars, le bilan n’est guère plus glorieux, Tonie Marshall étant la seule femme à avoir obtenu le César de meilleur réalisateur en 2001, pour Vénus beauté (institut).

Une récompense qui a d’ailleurs la particularité d’être mixte, contrairement, par exemple, au César de meilleur acteur, décliné au féminin. « On joue sur des codes esthétiques différents selon les sexes, explique Brigitte Rollet. C’est pour cela qu’il y a bien plus de grandes actrices que de grandes réalisatrices. » Une tendance qui se retrouve dans la programmation de la Cinémathèque française. Depuis 2006, sur les 268 rétrospectives proposées par l’établissement, 23 seulement ont été consacrées à des femmes, tandis qu’aucune exposition n’a célébré l’œuvre d’une réalisatrice.

Au début de mois de mars, le collectif Sexisme sur Ecrans, à l’origine de la tribune publiée dans Le Monde, a fait parvenir à la Ministre de la Culture une charte regroupant toutes ces statistiques. Un document qui contient également des propositions pour parvenir à la parité « dans tous les lieux de promotion et de diffusion de films et d’œuvres audiovisuelles financées par des deniers publics ». Parmi elles, la mise en place de quotas d’œuvres de femmes pour parvenir, d’ici cinq ans, à un taux de 50-50, la création d’un comité d’éthique paritaire « pour assurer l’équilibrage des thèmes » des rétrospectives et des expositions, ou encore l’organisation d’une journée mensuelle sur Radio France dédiée « aux œuvres de femmes ». Le tout dans un cadre incluant exclusivement les organes publics.


Pas de solution parfaite

Cependant, si le collectif a proposé neuf mesures, la réalisatrice Charlotte Silvera regrette que seuls les quotas aient trouvé un écho dans les médias : « Dès qu’on prononce ce mot, c’est la polémique. En parlant uniquement des quotas, on permet aux personnes qui y sont opposées de répéter que dans l’art, il ne faut juger qu’au talent. »

En dépit de cet argument ravivant l’universalisme républicain à la française, les quotas paritaires de diffusion et de financements publics semblent être la meilleure des solutions pour endiguer les inégalités. « Mettre des quotas, ça fait bouger les choses quand celles-ci n’avancent pas », justifie Maria Isabel Castro Martinez. L’ancienne directrice adjointe d’Eurimages a d’ailleurs pu observer le chemin parcouru depuis plusieurs années : « Le simple fait de pouvoir parler ouvertement de quotas, c’est un grand pas en avant. Il y a cinq ans, le comité d’Eurimages n’aurait jamais approuvé une telle stratégie ! » Preuve de ces avancées, le Conseil de l’Europe a publié en septembre 2017 une recommandation invitant les Etats membres à promouvoir l’égalité dans l’audiovisuel.

En France, le CNC s’est lui aussi activé en lançant mi-mars un observatoire de l'égalité femmes-hommes dans le cinéma. Tout en promettant d’« approfondir d’autres pistes de mesures » dévoilées ultérieurement. Des annonces qui ne contentent pas Brigitte Rollet, pour qui il faut passer « concrètement » à l’action au lieu de créer des observatoires « alors que d’autres existent déjà ». L’historienne du cinéma concède également ses doutes quant à la « volonté » du CNC d’appliquer l’égalité : « Je crains que ça se passe comme la question de la représentation ethnique à la télévision. Cela fait 20 ans que des rapports sont commandés, mais les pourcentages n’évoluent jamais… »


S’éloigner du talent

Les femmes de cinéma font désormais confiance au bon vouloir du gouvernement pour que leur situation évolue. En février, le Haut Conseil à l’Egalité écrivait dans un rapport remis à la Ministre de la Culture Françoise Nyssen que rien ne serait possible sans déconstruire « la notion de talent » présentée explicitement comme « le fruit d’une construction sociale ».

Un passage indispensable pour espérer imiter la Suède, premier pays où les fonds publics sont répartis équitablement entre réalisateurs et réalisatrices ? Alors que les longs-métrages des cinéastes françaises représentent la moitié du total européen des films de femmes, difficile d'avancer l'argument que la France ne possède pas de talents dans le domaine. D’où la volonté de mettre en place des quotas paritaires, qui feraient disparaître le biais du genre lors du passage d’un projet devant les jurys des commissions du CNC. De cette manière, pour Charlotte Silvera, « c’est la quantité qui fera la distinction ». Et non plus le sexe de la réalisatrice, comme c’est le cas depuis des dizaines d’années.