Oyez, oyez ! Mesdames, Messieurs. Votre attention, nous désirons. Le 14 avril dernier a été marqué par le retour du dénommé Kendrick Duckworth. Né le 17 juin 1987, le talent brut qui a fait ses armes dans les rues de Compton enfile le costume de Kendrick Lamar afin de s’exprimer. Et par la suite révolutionner la musique populaire et activiste qu’est le hip-hop. Déjà auteur de trois albums, il nous gratifie d’un nouvel opus poignant. Comprenez de suite que le succès fait partie intégrante de son ADN. Pour ce papier bien particulier, asseyez-vous. Simple conseil.

 

Wicked or weakness

 

DAMN. propose une vision entre terre et ciel, entre réel et spirituel. BLOOD., track introductive, éclaire sur l’optique principale de l’opus et nous indique quel chemin prendre. « She replied: “Oh yes, you have lost something. You've lost... your life.“ » / (« Elle répondit : “Oh oui, vous avez perdu quelque chose. Vous avez perdu… Votre vie“ »). Immédiatement, la valeur de la vie et la peur de la mort sont mises en perspective. Une opposition fondamentale qui amène à une autre réflexion binaire et tout aussi existentielle. La crainte de l’échec, d’être faible, de ne pas réussir. « Is it wickedness ? / Is it weakness ? / You decide / Are we gonna live or die ? » / (« Est-ce du génie ? / De la faiblesse ? / Tu décides / Allons-nous vivre ou mourir ? »). Nous sommes immédiatement sollicités mais aussi prévenus de la suite, qui s’avérera dramatique. Le meurtre brutal de Lamar. L’album retrace l’existence de l’artiste jusqu’à cette mort ironique - et imaginaire -  que l’on redécouvre comme conclusion du somptueux DUCKWORTH., l’ultime track de l’opus. Ultime inspiration, ultime sursaut artistique avant une fin soudaine. Sur le coup, déstabilisante. 

PAR OSAIN VICHI
PHOTO BILLBOARD

La mort angoisse, oppresse le rappeur comptonien. Après l’avoir plusieurs fois vue de près, il se demande si lui aussi connaîtra le même destin que Jésus-Christ. Auquel il se compare.

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Plusieurs phases primordiales à DAMN. sont inversées dans le but d’accentuer cet effet de répétition. De perpétuel recommencement. « So, I was takin' a walk the other day… » conclut DUCKWORTH. dernier morceau de l'album, et correspond également aux premiers mots de Kendrick dans BLOOD.. Cette ingénieuse approche renvoie au cycle infini de la nature. Inspirée du « flashback », la démarche complètement cinématographique de K-Dot peut-être comparée à celle du long-métrage "Fruitvale Station". Drame sociétal sorti en 2014, et financé, en partie, par l’acteur de renom Forest Whitaker. Parallèlement, le message sociologique du film coïncide avec celui que défend Lamar.

 

Une dualité cyclique que l’on retrouvera autour du génie et de la faiblesse. Deux notions qui s’opposent et se complètent tout au long du projet. Cycliquement. « Wicked or weakness ». Dichotomie si présente qu’elle influencera inconsciemment les multiples auteurs de la théorie autour d’un second album lâché trois jours après DAMN., pour Pâques. Une date forte de sens. D’une part, il aurait pu être intitulé GOD. - comme l’avant-dernier track - et ainsi donner « GODDAMN. », d’autre part NATION. était évoqué, pour un « DAMNATION. » effectivement plus sombre. Plus tragique. À l’image de son album à deux visages, nous découvrons deux Kendrick Lamar : le confiant, sûr de lui et de son talent, principalement en action sur les singles DNA. et HUMBLE.. Et le fragile, torturé et complexé, surtout visible sur FEAR..

 

La mort dans l'âme

 

Le thème de la mort hante DAMN. et son auteur. Évidemment. La mort : la craindre ou l’accepter ? Questionnement existentiel. Philosophique. Un questionnement dépeint tout au long du projet. Un questionnement de plus en plus présent. Au fur et à mesure de plus en plus pesant. Incontournable. La mort plane au-dessus de l’opus comme un corbeau au-dessus d’une carcasse en amorce de décomposition. Et comme ce même corbeau, à l’affût, elle peut à tout moment fondre sur sa proie. C'est notamment cette soudaineté, cette imprévisibilité, qui intrigue tant l’artiste. Jusqu’à le tourmenter et développer chez lui une réelle obsession, s’accentuant progressivement puisque la thématique de la mort est davantage traitée dans les quatre derniers morceaux de DAMN., comme une préparation au dénouement violent et inattendu qui nous attend à la fin du céleste DUCKWORTH.. Une obsession qui n’est pas sans rappeler un certain 2Pac, idole et inspiration de K-Dot. L’empreinte du légendaire Pac’ paraît plus que jamais prépondérante en influençant - encore aujourd’hui - une grande figure de la West Coast. Kendrick ne s’en est jamais caché. Au contraire, il le revendique. Comme l’affirme son dernier clip pour DNA. : durant quelques secondes apparaît une célèbre photo de Snoop et 2Pac, accrochée au mur. Ou encore avec la flagrante allusion aux théories conspirationnistes concernant la mort de ce dernier (« Fake my death, go to Cuba, that’s the only option. », dans ELEMENT.)

 

Ainsi, YAH. et ELEMENT. confirment la dynamique établie par BLOOD.. Lamar rappe tout d’abord « My mama told me that Imma work myself to death » et insiste dans le second morceau « I’m willing to die for this shit ». Il poursuit dans LOYALTY., en compagnie de Rihanna, « Girl, you look so good, it's to die for (die for) / Ooh, that pussy good, it's to die for (on fire) ». Ou encore dans le déroutant XXX., accompagné cette fois de U2, « “I can't sugarcoat the answer for you, this is how I feel : If somebody kill my son, that means somebody gettin' killed.“ » / « Ain't no Black Power when your baby killed by a coward ». DUCKWORTH., point d’exclamation final de DAMN., suit cette spirale morbide. Sur la production du mythique 9th Wonder, Lamar évoque un moment crucial de sa vie. Lorsque Top Dawg, fondateur de TDE, a songé à tuer son père…

 

La mort angoisse, oppresse le rappeur comptonien. Après l’avoir plusieurs fois vue de près, il se demande si lui aussi connaîtra le même destin que Jésus-Christ. Auquel il se compare.

 

 

Humilité, fierté, loyauté

 

Ces trois valeurs sont également prédominantes et servent de pierre angulaire à DAMN.. Elles structurent et stratifient l’opus. De toute part. Proposant une dynamique triangulaire efficace et soignée, elles prolongent la dimension christique de l'ensemble. La loyauté et la fierté sont les premières à faire leur apparition. Dès le deuxième titre, avec le tranchant et percutant DNA. « I got, I got, I got, I got / Loyalty, got royalty inside my DNA ». Une loyauté sans faille et absolue si réciprocité il y a. Kendrick est généreux avec ceux qui le méritent et se bat pour ceux qui en ont besoin. Nous comprenons que sa loyauté est précieuse.

 

Néanmoins, plus qu’un ressenti individuel - ou un point de vue personnel - Lamar tente de mettre cette loyauté au service de la communauté : « It’s a secret society / All we ask is trust (All we ask is trust) / All we got is us / Loyalty, loyalty, loyalty / Loyalty, loyalty, loyalty ». Un « loyalty » répété en boucle, telle une incantation chamane, afin que les afro-américains l’assimilent. La division n'est pas la solution. La loyauté et l’unité, à l’inverse, sont une sortie de secours de cet enfer actuel et quotidien. Le cru et imagé « Ain't no Black Power when your baby killed by a coward » - évoqué précédemment - est ici davantage marquant. Se serrer les coudes, défendre et protéger son prochain, venir en aide aux plus démunis. Voici ce que prône le leader de TDE. Des valeurs bibliques à mettre en pratique pour émerger la tête haute et révoquer cette royauté. Ce sang royal venu tout droit d’Afrique, et plus particulièrement d’Afrique de l’Est. Lamar use de cette ode à l’héritage, à ses ancêtres, pour redonner espoir à ceux qui ont perdu toute conviction.

 

HUMBLE. introduit tout en puissance une humilité qui, selon Kendrick, manque chez la plupart des rappeurs actuels. Oubliant de se soumettre à leur « prophète », qui prêche la parole « sainte ». Cependant, excepté pour les concurrents, l’humilité ne doit pas être confondue avec la soumission. Être humble et fier, en prenant exemple sur Jésus de Nazareth. Autre conseil de K-Dot. L’humilité, la fierté et la loyauté donc. Des qualités incontournables pour un leader se revendiquant du fils de Dieu. « What happens on Earth, stay on Earth », répète-t-il ainsi.

 

Tel un phœnix renaissant de ses cendres, Kendrick Lamar simule sa mort en introduction pour ensuite mieux proclamer son existence, son identité. Il nous fait part de ses tourments, ses faiblesses. Ses doutes, ses questions. Dans la lignée de ses derniers projets Good Kid, M.A.A.D City et To Pimp A Butterfly, Kung Fu Kenny continue de se dévoiler et perpétue son engagement, notamment en se jouant subtilement de la chaîne Fox News. On en apprend davantage sur l’enfant de Compton, qui tire sa force de la religion et s’inspire de son Messie. DAMN. est la suite logique de son travail. Un nouvel étendard artistique de son militantisme.

HUMBLE. introduit tout en puissance une humilité qui, selon Lamar, manque chez la plupart des rappeurs actuels. Oubliant de se soumettre à leur « prophète », qui prêche la parole « sainte ».