Pratiquement un an après Batterie Faible, son premier album, l’artiste répondant au nom de Damso récidive et dévoile sa suite : Ipséité.

Dès le titre de l’opus, Damso Dem’s annonce la couleur, nous amenant à plonger la tête dans un dictionnaire pour pouvoir mettre des mots sur ce terme bien précis, fort de sens. « Ipséité, c’est être soi et pas quelqu’un d’autre, c’est plus singulier que d’être unique, car tu peux être unique sans être toi » selon ses propres mots. Fidèle à sa définition, Damso s’est fendu d’un projet complexe et nuancé, cru et sensible, violent et touchant. Une continuité musicale qui laisse cependant entrevoir une porte de sortie vraisemblablement paisible.

 

Pragmatisme et désillusion

 

Damso amorce - ou prolonge - une démarche explicative et introspective. À travers le track introductif Nwaar Is The New Black - clin d’oeil à la série américaine de Kenji Kohan Orange Is The New Black - il propose sa vision du « Nwaar ». Les première lignes « J'viens pas du ghetto, je n'viens pas des cités / Donc si j'dois te niquer, j'le ferai seul tout » sont des prémisses significatives de l’état d’esprit de Dem’s. Sombre, brutale, voire angoissante, cette notion est assénée comme un avertissement « J'suis très méchant quand couilles tu me les casses (putain) / J’pourrais t'égorger, te voir te vider de ton sang / Finir mes jours en prison, sans jamais regretter mes actes ». Immédiatement, un pragmatisme, cru, virulent, se ressent. Un pragmatisme absolu, dépeint dans le deuxième morceau #QuedusaalVie. Amateur des hashtags, Damso l’est aussi pour les hymnes, pour les leçons de vie. Dos au mur, il n’a en fait pas le choix « Ils s'demandent pourquoi j'fais le sale nègre / Comme si j'avais l'choix de faire autre chose ».

 

Cette philosophie qui peut paraître, aux premiers abords, brusque et injustifiée, s’explique par le passé de Dem’s. Un vécu qu’il retrace plus longuement dans Amnésie, Graine de Sablier, et Beautiful, issus tous les trois de Batterie Faible. Fils de parents congolais, forcés de quitter le pays à cause de la guerre civile, Damso a vu des choses qu’un jeune enfant n’aurait pas dû voir. Ces souvenirs atroces le hantent encore, mais lui donnent également une force indiscutable. Après avoir vu le pire, Dem’s ne panique plus et suit son destin tout tracé : se dépasser et faire du sale.

 

Une mosaïque binaire

 

Une enfance, puis une jeunesse difficile « La pauvreté, j'y ai goûté / 700 euros maman touchait », ont forgé le caractère du rappeur. À l’instar d’autres avant lui, il se protège en se créant une carapace. Cette vie de galères l’a en quelque sorte « désensibilisé ». Une confiance en soi à toute épreuve et une détermination inébranlable l’amènent donc à ce réalisme baudelairien. Comme le poète, il arrive, tant bien que mal, à sublimer cette noirceur existentielle. Et très peu en sont capables.

 

Néanmoins, cet aplomb de surface, cache une face bien plus vulnérable. Une dualité antonymique qui affecte et influence l’album. De ce fait, l’acolyte de Krisy - ou DeLafuentes -, parfois en joue, parfois la subit. Nwaar Is The New Black introduit ce phénomène paradoxal « Dieu, Satan, enfer et paradis ». Entre le mal et le bien, entre la lumière et la pénombre, Damso hésite, oscille, tel un funambule qui doit choisir. Basculer d’un côté ou l’autre. Et la frontière, est fine. Infime. Si bien que l’artiste présente deux visages. Tantôt en totale confiance, tantôt en plein doute. Tantôt insensible, tantôt en perdition. Une ambivalence davantage flagrante dans le pluriel et expérimental Mosaïque solitaire, composé de trois instrumentales différentes. Damso se dévoile et complexifie son personnage : « Des doutes et des doutes et des doutes/ J’hésite à faire du sale ou bien chanter / Mais j'dois tuer le rap français / Mettre les MC en danger » / « Vu du ciel, l'Enfer est comme le Paradis » / « Je pleure que de l'intérieur pour que mes soucis se noient » ou encore « Triste d'être célèbre mais sans peur énumère ».

 

Dem’s se questionne et s’inquiète : si sûr de son talent et de sa domination, ses certitudes peuvent à tout moment voler en éclat. Une dissension que l’on retrouve dans sa relation avec le sexe opposé : Une âme pour deux contre Macarena.

 

Le bonheur n’est pas si loin

 

Pourtant, malgré une identité antagonique et une propension à la contradiction, tout n’est pas perdu. De l’espoir persiste. Là est la divergence primordiale avec son précédent album. La noirceur d’Ipséité n’est pas absolue. Certaines sources de lumière subsistent. Des sources de lumière qui se dissimulent, et surgissent de temps à autre pour redonner des couleurs à un opus très unicolore. Une édulcoration qui se retranscrit d’une part, par certaines phases lumineuses, et de l’autre, par des sonorités inédites, surprenantes.

 

Dans plusieurs titres, Dem’s se détache de sa maxime « Tout est noir comme Noémie Lenoir », maxime que l’on redécouvre lors du langoureux Kietu « Tout est noir qui finit noir ». De ce même morceau il avoue « J'ai mis la vie dans son ventre / La première fois que pour bonne raison, elle mouilla / Un peu d'paradis dans mon monde / Loin du six fois trois mais proche du alléluia ». Première référence à sa nouvelle vie de père. Et malgré sa peur de l’être, cette nouvelle vie attendrit indéniablement le coeur sans pitié du rappeur. Telle une bouffée d’oxygène au sein d’une atmosphère polluée par le vice de notre monde, le pourrissement de notre société, Damso peut dorénavant s’en échapper. Partiellement l’oublier, voyager. Du moins, psychologiquement. Sa fille lui apporte cet équilibre qui lui manquait tant « J'suis entre sucré et salé ».

 

Le succès artistique, qui s’accompagne d’une rentrée conséquente d’argent, illumine également le quotidien jusqu’ici sombre du rappeur. Il a ainsi la possibilité d’offrir une enfance décente à sa descendance et investir dans son pays meurtri. Deux aspects qui lui importent énormément. Il déclare sa flamme à sa terre natale dans le poignant Kin La Belle. Terre de ses ancêtres, de ses parents, de son futur.

 

 

Ipséité, fidèle à la définition de son auteur, est singulier, personnel, individuel. Damso Dem’s nous offre un opus multiple pour un résultat unique. Binaire et contradictoire, le personnage du rappeur bruxellois se brouille, se complexifie davantage. Usant d’un story-telling efficace, il semble encore se chercher, mais contrairement à Batterie Faible, tout n’est plus si fataliste. Alors, Damso, dis-nous qui es-tu.

PAR OSAIN VICHI
PHOTO KEVIN JORDAN / SURL

Fils de parents congolais, forcés de quitter le pays à cause de la guerre civile, Damso a vu des choses qu’un jeune enfant n’aurait pas dû voir. Ces souvenirs atroces le hantent encore, mais lui donnent également une force indiscutable. Après avoir vu le pire, Dem’s ne panique plus et suit son destin tout tracé : se dépasser et faire du sale.

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