A la rencontre des marchands des puces de Saint-Ouen, dans un marché à l’ambiance unique, véritable concentration de diversités où se regroupent artistes et antiquaires. Immersion dans un métier où le stress est quotidien.
 

Vendredi, 10h. Déambulant dans le marché couvert des puces, nous décidons de nous arrêter devant la boutique d’un certain Dominique de Francqueville, marchand atypique de tableaux, qui vient d’ouvrir sa boutique. Pour lui, la particularité de ce marché se résume en un seul mot : diversité. En comprendre, il n’y a pas de produits uniques. Entre galeries d’art contemporain, objets typiques, tableaux et autres artefacts vintage, les créateurs sont en effet bien plus diversifiés que dans d’autres marchés plus homogènes.
Arrivé aux puces en 2007, le marchand estime que l’évolution de la fréquentation du marché est « relativement cyclique » et que le lieu s’est rempli de manière considérable depuis près d’un an, grâce à l’apport de l’art contemporain.
La discussion commence à devenir de plus en plus fluide. De Francqueville semble moins intimidé par notre présence, et l’arrivée éventuelle de clients n’accapare plus son attention. Nous en profitons pour en apprendre davantage sur ses journées. Existe-t-il une journée dite type pour un marchand des puces ? Sa réponse est claire : « Non, même si le plus gros du travail est d’attendre le client, trois ou quatre jours durant. »
Dans les puces de Saint-Ouen, le vendredi n’est effectivement pas le meilleur jour pour les marchands.  Dans un marché difficile mais néanmoins attractif, ou beaucoup de touristes de passage ne sont pas forcément acheteurs, Dominique de Francqueville doit sans cesse trouver et exploiter l’intérêt d’un passant qui serait prêt à débourser quelques milliers d’euros pour acquérir un de ses tableaux.  Le marchand nous explique que ses oeuvres sont souvent restaurées, encadrées et nettoyées. Malgré les difficultés, il persiste à « faire de la restauration et essayer de vendre plus cher », notamment ces deux tableaux « qui valent 12000 et 14000 euros ».


 

A l’horloge, il est midi, l’heure à laquelle le marchand se hâte pour aller manger son sandwich. C’est « une routine » pour Dominique, qui revient aussitôt dans son box après cet en-cas lui faisant office de déjeuner. Toujours pas de client en vue. Une question nous vient à l’esprit : considère-t-il son métier comme étant sur le déclin ? Selon l’intéressé, même si « la fréquentation augmente », les marchands sont bel et bien sur le déclin « depuis quatre ans ». La machine est toutefois en train de se relancer, même si l’élan est parfois de courte durée. En cause, selon le marchand, « le travail avec les étrangers » qui n’ont pas apprécié les évènements à Paris, mais aussi les collectionneurs, qui « préfèrent aller en Angleterre ».
Parfois, la difficulté de la vente engendre également une négociation obligée pour parvenir tant bien que mal à se séparer d’une œuvre. Nous en ferons l’expérience avant de partir, en assistant à la seule vente de la journée : un tableau qui errait jusqu’à maintenant depuis plusieurs mois dans la boutique part pour 500 euros.

 
 

Une rencontre en musique
 

Samedi, 9h30. Connaissant un peu mieux les horaires à laquelle arrivent les marchands, nous décidons d’arriver plus tôt. En face de nous, un panneau indique qu’au premier étage se trouve l’espace musique des puces de Saint-Ouen.

Nous montons donc les escaliers et sommes accueillis par une musique de fond accompagnant la fin de la mise en place. Attirés par la mélodie, nous allons à la rencontre du propriétaire du box d’où provient le son. Charles nous accueille dans une sympathique ambiance rock’n’roll. Le vendeur s’est spécialisé dans les disques vinyles, CD et DVD, en particulier dans le domaine du rock des années 60 et 70.
Nous l’aidons à finir la mise en place de son stand. Charles est arrivé aux puces il y a quatre ans après avoir tenu une boutique pendant plus de 30 ans dans Paris. Par rapport aux rues de la capitale, l’ambiance est différente, mais ses débuts de journées ne sont pas trop compliqués. Il arrive entre 9h et 9h30 selon la masse de travail préalable puis installe son box en 5 minutes si les boîtes sont rangées, un peu plus dans le cas contraire. Ensuite ? « C’est l’attente ».
L’attente est le grand mot de ces marchands : « Des fois ça démarre tôt, des fois un peu plus tard. En attendant, on s’occupe. » Sachant que les clients peuvent arriver n’importe quand, il est obligé de se faire livrer le repas, car pour lui les pauses sont interdites. Pourtant, Charles en faisait « au début », avant d’abandonner la pratique. « On ne peut plus se le permettre, nous dit-il, on n’est là que trois jours par semaine, on doit vendre le maximum ».

 

Véritable connaisseur en matière de chinage, ce grand fan de musique préfère s’éloigner des derniers arrivants sur le « marché » que sont LeBonCoin et EBay. Pour s’approvisionner, il utilise son propre circuit à l’étranger qui lui permet d’acheter en quantité - « 1000 pièces » selon ses estimations - ou bien chez des fournisseurs qui lui permettent de pouvoir se procurer des grosses collections qu’il entrepose ensuite dans un box.
Un de nos principaux questionnements concerne sa relation avec les clients, et la manière dont il vend ses produits. C’est en toute transparence qu’il nous fait part du contact particulier qu’il a avec ses acheteurs : « j’essaye d’être le plus honnête possible, je connais la plupart de mes clients depuis une trentaine d’années ».
Notre curiosité mise à l’épreuve, nous décidons de prendre la place de Charles en enfilant le costume de marchands. L’appréhension laisse place au soulagement quand, cinq minutes à peine après notre “prise de fonction“ apparait le premier client. Laurent Voulzy, Jacques Dutronc et France Gall passent à la caisse. Nous « attirons » les clients selon l’avis de Charles, qui nous invite à venir plus souvent.

Cette vente le rend plus avenant avec nous, et il se livre un petit peu plus à la confidence. Pour lui, la différence de loyer entre Paris et Saint-Ouen est énorme. Croulant sous les charges après 25 ans de bons et loyaux services au cœur de la capitale (« Paris, c’est du vol »), il a dû se résoudre à déménager de l’autre côté du périphérique
Parmi ses clients, on retrouve des touristes, des gens de passage mais aussi des membres de son propre réseau, même si certains ne veulent pas venir aux puces. La raison ? « Ca ne leur plaît pas, ils se font des idées sur les puces de Saint-Ouen. Pourtant, ce n’est pas la jungle ici ! »
Pour Charles, être dans la peau d’un marchand des puces, c’est aussi savoir que le travail ne se résume pas aux quatre jours hebdomadaires du marché. Le travail de recherche est également fondamental pour satisfaire les clients et lutter contre la concurrence, qui s’avère souvent féroce.

 

Avant de quitter les lieux, nous décidons de rencontrer le président de l’association des marchands des puces, Jean-Paul, qui expose des artistes et du mobilier. Dans sa boutique, l’ambiance y est légèrement différente. Elle est plus grande que les autres, et plusieurs vendeurs des puces sont présents. Ici, tout le monde connaît Jean-Paul. Pour ce dernier, c’est simple, il n’y a pas de journée type : « on se jamais comment va se passer une journée, ni avec qui on va quitter le marché ».
 

Léo Sanmarty, Timothée Goyat Verdeguer
(photos Maxime Wangrevelain et Léo Sanmarty / LPA)

(Boutique de Jean-Paul, président de l’association des marchands de Saint-Ouen)

(Charles, marchand de vinyles, dans sa boutique aux puces de Saint-Ouen)

(Dominique de Francqueville aux puces de Saint-Ouen)