Assis sur une banquette rouge du café Bourbon, à deux pas de l’Assemblée, c’est comme si nous avions arrêté un train en cours de route. Robe rouge, haut noir, et une démarche rapide qui traduit un emploi du temps chargé. Delphine O tient son job à cœur,  et c'est un euphémisme : « Il y a des députés qui passent cinq ans à se tourner les pouces, moi c’est le contraire ». Sur l’unique mois de mars, elle s’est rendue six fois à l’étranger, et a déjà trois déplacements de prévus en avril. Chronophage, le métier de député ? Pas de quoi inquiéter celle qui se considère comme une « auto-entrepreneure de la politique », appréciant la liberté qu’offre sa nouvelle profession.

Delphine O n’est pas une figure très connue de la politique française, et pour cause : elle vient de franchir les portes de l’Assemblée nationale. Sa circo, la 16e de Paris, lui a atterri dans les mains après la nomination de Mounir Mahjoubi au poste de secrétaire d’Etat au Numérique en juillet 2017. Auparavant, la trentenaire a gravi les échelons du mouvement d’Emmanuel Macron dans le 19e arrondissement de Paris. « J’ai vraiment commencé tout en bas de l’échelle », avoue la députée. Elle a intégré En Marche comme des centaines de militants, en se rendant sur le site du mouvement. S’en suit un travail de plus en plus poussé sur le terrain, la rencontre avec Mounir Majhoubi (« Il avait besoin de quelqu’un qui s’occupe des quartiers populaires »), puis sa nomination au poste de directrice de campagne du candidat. Une ascension express vécue paradoxalement pour une femme qui « ne comptait pas s’engager » pour un parti : « Je me suis dit que ça allait durer un mois, qu’après je retournerais à ma vraie vie ! » Le sort en décide autrement. Quand Mounir Mahjoubi l’appelle pour lui demander d’être sa suppléante, elle est « terrorisée ». Mais n’a que cinq minutes pour répondre « sur un coin de trottoir à côté de la place des Fêtes ». Elle hésite, appelle son frère et une amie, accepte. « Ils m’ont dit que l’occasion ne se représenterait jamais ».

La voilà députée. Un destin que peu auraient prédit, elle la première. Née d’une mère française et d’un père coréen, Delphine O n’avait jamais connu le militantisme avant l’année dernière. Sa trajectoire, atypique comparée à l'ancien monde, l'est moins lorsqu'on la compare aux membres de la majorité. « Eclectique » selon ses propres mots, son parcours possède tout de même un fil directeur, les relations internationales. Après des études à l’ENS, promo 2004, où elle passe un an à Séoul et un an à Berlin, la jeune femme décide de partir à New York, son « obsession », en profitant d’une offre de stage qui tombe à point nommé. Elle reste cinq ans aux Etats-Unis. Une période où elle intègre la Kennedy School of Government à la prestigieuse université d’Harvard. C’est « la meilleure période de [sa] vie ». Non pas pour les cours, « pas très intéressants », mais pour les rencontres avec « les meilleurs élèves du monde entier » et l’accès à « des décideurs politiques au plus haut niveau ».

Au centre de tous ces séjours, la vraie passion de Delphine O, c’est le Moyen-Orient. Un pays en particulier : l’Iran. Durant son cursus à Harvard, elle y passe un an pour rédiger son mémoire, qui traite de la politique iranienne en Afghanistan. Elle tombe alors « amoureuse » du pays. « Il y a un tel écart entre l’image qu’on en a et ce qui s’y passe réellement », avoue la néo-députée. Elle se donne pour mission d’améliorer la réputation iranienne auprès du public français. Second voyage en Iran, visa étudiant en poche. Des mois de voyage, de rencontres et d’apprentissage du persan. Pour un débouché, la création d’un média, Lettres Persanes, avec le blogueur iranien Roohollah Shahsavar. Une aventure marquée par une attente de six mois « pour ouvrir un compte en banque » dûe à « la réticence des investisseurs français » à financer un projet en rapport avec l’Iran. Résultat : les deux amis « ne se payent pas » pendant quelques mois, le temps que Lettres Persanes trouve son modèle économique.

Le site continue de tourner aujourd’hui. Delphine O n'y travaille plus : elle a quitté ses fonctions au moment de s’engager dans la campagne présidentielle aux côtés d’Emmanuel Macron. Sans regrets : « C’est la première fois que j’étais entièrement d’accord avec un homme politique, il fallait que je me lance. » Son métier de député, qui lui permet de travailler sur des projets dont elle « rêvait », épanouit autant la Franco-coréenne que ses années à Harvard. C’est simple, elle bosse sur « tous les sujets » auxquels elle s’intéresse, de l’aide publique au développement à l’ouverture de l’Assemblée nationale à la société, en passant évidemment par la diplomatie – passion iranienne oblige. Ce qui ne va pas sans quelques sacrifices.

Son maigre temps libre, elle le passe « avec [son] copain » qui ne la voit pas si souvent : les soirs de semaine, la députée a « beaucoup de rendez-vous, de diners ». En plus des voyages à l’étranger. Le jour de notre rencontre, elle naviguait entre une rencontre sur les femmes de pouvoir à l’Ambassade britannique, et la présentation du plan « Culture près de chez vous » à La Villette. Delphine O, qui « n’a jamais rien fait plus de deux ans », concède qu’elle pourrait continuer dans l’hémicycle au-delà de la mandature actuelle. Comme quoi, tout arrive. Le café est fini, le train reprend sa route.

Engagée en politique au lancement d’En Marche, la néo-députée de Paris s’épanouit dans l’hémicycle, après avoir passé un tiers de sa vie à l’étranger.

Par Paul Idczak
Photo En Marche

14 avril 2018