Analyse : doit-on s'écarter des sondages ?

2016, mauvaise année pour les instituts de sondages. La succession des surprenantes victoires du « out » au Brexit et de Donald Trump aux Etats-Unis a contribué à remettre en cause la fiabilité de ces méthodes de prévision des résultats, qui reposent pourtant sur des équations efficaces. A moins de six mois des élections présidentielles françaises, doit-on pour autant accuser les sondeurs et remettre en cause leur utilité ? Eléments de réponse.

Personne, ou presque, ne les avait annoncés gagnants, mais ils ont défié les prévisions statistiques pour repartir avec le bouquet du vainqueur. Les doutes accompagnant leurs succès sont d’autant plus marqués que ces winners sont issus de tranches conservatrices des sociétés britannique et américaine, et que seule une minorité les avait vraiment imaginés si haut. Aussi inattendus qu’ils soient, les cas du Brexit et de Donald Trump ne sont pas uniquement deux évènements qui font figures de petits tournants dans l’histoire contemporaine. Ils ont déclenché des ires émanant de toutes parts contre des médias biaisés par une vision fermée d’un électorat ultra diversifié, et contre les instituts de sondage, incapables de prévoir la victoire de ces idéologies conservatrices dans deux puissances aussi importantes que les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Les premiers ont déjà fait leur mea culpa, à grands renforts d’éditos culpabilisants et de remise en cause d’un entre soi certes tout à fait relatif, mais que la grande majorité des journalistes a assumé sans broncher.

Méthodes différenciées

Le travail des journalistes, si tant est qu’il regroupe de nombreuses enquêtes réalisées directement sur le terrain et des regards poussés sur le programme de chaque camp ou candidat, repose encore en grande partie sur la lecture des chiffres, et par conséquent, sur leur analyse. Or, ces statistiques sont issues directement des instituts de sondage nationaux. En France, les plus connus sont des noms que l’on entend souvent dans les médias : l’IFOP, TNS-Sofres, Harris Interactive… Leur nombre ne s’étend pas à plus d’une dizaine. Aux Etats-Unis, le découpage territorial fédéral a ouvert la voie à l’émergence d’entreprises bien plus nombreuses que dans l’Hexagone, opérant selon les organisations sur le plan régional ou national. Les méthodes de sondage sont également différenciées par rapport à celles que l’on utilise en France. Outre-Atlantique, on retrouve le primat de la loi des grands nombres, supposément plus efficace car associant hasard et masse dans une même étude prévisionnelle. C’est ce mode de sondage qui a ouvert une voie royale à Hillary Clinton lors des semaines précédant la date fatidique du 8 novembre, et qui a conforté les médias dans l’idée qu’ils s’étaient faite de l’identité du/de la futur(e) résident(e) de la Maison Blanche. La candidate démocrate était en effet créditée d’intentions de vote situées en moyenne autour de 47-48%, tandis que son adversaire républicain Donald Trump ne prenait le dessus qu’en de trop rares occasions pour espérer briguer la présidence. En se basant uniquement sur les chiffres, il ne faisait résolument pas de doute que Clinton allait l’emporter sans réelle difficulté, ou, tout du moins, qu’il était impensable qu’elle soit véritablement inquiétée.

Difficultés systémiques

Au final, Hillary Clinton a remporté le vote populaire avec plus d’un million de voix d’avance, donnant raison aux instituts de sondage. Pourtant, elle ne sera pas présidente, Trump ayant acquis une large majorité de grands électeurs. Ainsi, en axant les sondages sur une population aléatoire, les sondeurs ont beau avoir réussi à deviner l’ordre des candidats au nombre de voix, ils n’ont pu expliciter la complexité inhérente au système des grands électeurs, un "miroir déformant" mettant de facto les électeurs américains sur une échelle aux impacts différents selon les Etats et leur population.
Le fait est, comme nous le confie un sondeur, que Clinton « ne s’est jamais totalement extirpée d’une avance frôlant avec les limites de la marge d’erreur », ce chiffre proportionnel au nombre d’individus sondés qui permet de ne pas faire d’une enquête statistique la représentation absolument exacte de l’opinion publique. En ne possédant que 3 ou 4 points d’avance en moyenne, l’ex-secrétaire d’Etat n’a jamais eu la victoire en poche, et ce faible écart apparaît a posteriori comme une donnée essentielle de l’issue du scrutin présidentiel final.
Si les journalistes et les observateurs du monde entier n’ont pas totalement saisi cette nuance sur le vif, c’est parce qu’elle était contrecarrée par une avance quasi-systématique d’Hillary Clinton sur Donald Trump, mais aussi par le fait que, comme dit plus haut, les journaux américains les plus lus sont des titres issus des grandes villes, votant à large majorité démocrate et n’imaginant pas une seule seconde que les valeurs mises en avant par le milliardaire républicain puissent être plébiscitées par tant de leurs compatriotes.
Les journalistes sont ici davantage en cause que les instituts de sondage, qui, eux, se sont contentés de faire leur travail en apportant des chiffres au débat général. Car s’ils n’ont pas plébiscité statistiquement Donald Trump, c’est qu’ils ne pouvaient tout simplement pas le faire, bloqués par un système rendant toute prévision impossible dans un scrutin serré, comme ce fut le cas cette année.


Et en France ?

Qu’on se le dise, les sondages ne sont pas un outil obsolète dont il faut se débarrasser. Certes, ils n’ont pas joué le rôle que l’on attendait d’eux dans l’élection américaine et dans le cas particulier du Brexit, mais deux contre-exemples ne suffisent pas à revendiquer la mise au placard d’un outil statistique essentiel à la démocratie et au bien-fondé du débat public, particulièrement dans l’Hexagone. Pour Pierre Bourdieu, « l’opinion publique n’existe pas », mais une part de cette entité se retrouve au sein-même des sondages et influe directement sur les tendances politiques de nos dirigeants et des candidats aux élections. Concernant la primaire de la droite par exemple, les sondages ont tout à fait représenté les dynamiques des différents postulants, caractérisant notamment la montée en flèche de François Fillon lors de la dernière semaine de "compétition", une vague croissante confirmée de manière exacerbée dans les urnes.
Ce parallèle entre les scores finaux et les chiffres des derniers sondages précédant le premier tour de la primaire est d’autant plus impressionnant que le nombre de votants était très difficile à évaluer. Pire, les tendances étaient différentes selon que la mobilisation soit plus ou moins importante chez les électeurs de droite, voire de gauche. Couplez à cela l’historique totalement nul des primaires de la droite et du centre sur le territoire français, et vous obtenez une équation difficile à résoudre pour les instituts français, qui auront quand même réussi à être à la hauteur de l’événement.
Les sondeurs français, il est vrai, « fonctionnent » et se trompent rarement ces dernières années, comme l’a confié Gaël Sliman, président de l’institut Odoxa, à France Info au lendemain de la victoire surprise de Donald Trump outre-Atlantique. En se penchant sur les dernières élections présidentielles, les sondages ne se sont effectivement jamais trompés, annonçant les victoires de Jacques Chirac contre Jean-Marie Le Pen en 2002, de Nicolas Sarkozy contre Ségolène Royal en 2007 et de François Hollande contre le président sortant en 2012. Les chiffres ont, en outre, mis au jour la portée de plus en plus élevée des idées du Front national avec les années, si bien que l’on imagine mal Marine Le Pen ne pas atteindre le second tour en mai prochain. Une hypothèse qui, bingo, se fonde justement sur le travail des instituts de sondage depuis plusieurs mois.


Sondage or not sondage

Aujourd’hui, la remise en cause conjoncturelle de la fiabilité des sondages est uniquement due aux récents événements. Il est irréaliste d’imaginer un monde sans ces enquêtes d’opinions apparues, dans leur forme actuelle, il y a 80 ans à l’initiative de Franklin D. Roosevelt aux Etats-Unis. En 2016, la prépondérance des chiffres est telle que certains n’hésitent pas à parler de surutilisation et de « dictature » à ce niveau - les datas ne sont pas seulement présents en politique, puisqu'on les retrouve également dans le marketing, dans l’innovation, dans le sport…
Avec l’avènement du virtuel, nous sommes rentrés dans une spirale à laquelle on ne peut échapper, tout simplement parce que la présence des chiffres va de soi dans la société ultra connectée dont nous faisons partie. En politique, les sondages sont même devenus indispensables. Sans eux, notre échiquier politique serait sans nul doute le théâtre de batailles à la fois internes et externes quant à l’acquisition d’une parole publique nécessaire à la légitimation d’un dirigeant. L’impartialité assumée des sondages permet de freiner ces luttes en offrant des pourcentages et des tendances précises à la société civile, empêchant dès lors un individu de s’affirmer comme le représentant d’une majorité alors même que tous les chiffres indiquent le contraire. Les stratégies politiques en sont ainsi modifiées : si les choix politiques de chaque individu sont guidés par des préoccupations purement économiques, sociales ou religieuses, les sondages constituent l’expression concrète de ces évolutions générales des mentalités et des comportements. Qu’elles soient exactes ou inexactes, fiables ou faussées, les prévisions des instituts ont prouvé leur utilité sur le long terme. Il est vrai qu’elles ne pourront jamais, et c’est là le fruit des critiques à leur égard, s’immiscer dans l’esprit de votants indécis par le biais de méthodes vouées à annoncer du concret. Contentons-nous alors de tendances, et comparons-les au général plutôt qu’au particulier. C’est le meilleur moyen de ne pas s’égarer dans des débats dont nous aurions pu nous passer.


Paul Idczak
(Crédit photo : Pixabay)