Dossier -
Les monnaies complémentaires

On en parle peu, et pourtant elles sont aujourd’hui plus de 13 000 dans le monde : les Monnaies Locales Complémentaires, ou MLC. Leur développement fait suite aux conséquences provoquées par la crise économique de 2008, et s’inscrit dans un mouvement plus large de retour à des valeurs essentielles telles que la solidarité, le développement durable ou l’échange. Retour sur ce phénomène et explication d’un concept peut-être en place dans votre ville.

 

Qu’est ce que c’est ?

 

Les monnaies complémentaires sont des moyens de paiement mis en circulation en complément de la monnaie nationale. Elles sont émises et gérées  par les citoyens eux-mêmes, regroupés en associations. La monnaie s’échange au sein de cette association au taux de un pour un : une unité de monnaie vaut un euro. Son cours reste fixe, on ne peut pas l’épargner ni spéculer dessus. Certaines de ces monnaies complémentaires sont même « fondantes » : elles perdent de la valeur si on ne les réutilise pas avant un certain temps. Ce mécanisme existait déjà dans les années 1930 et avait pour but l’incitation à la consommation, mais aujourd’hui il marque symboliquement le refus de l’accumulation.

 

Quels sont leurs effets ?

 

L’objectif de ces monnaies est à la fois économique, social, environnemental, et local. A Toulouse par exemple, les MLC sont un instrument de redistribution sociale : une centaine de foyers bénéficient de « Sols-Violettes » en plus des minima sociaux. Cela permet d’orienter la consommation car seules les entreprises répondant à des critères éthiques et écologiques propres sont intégrés dans le réseau local. Les grandes enseignes y sont ainsi exclues du circuit et les commerces de proximité favorisés. D’autre part, comme elles ne peuvent pas être épargnées, ces monnaies sont en perpétuelle circulation, ce qui entraine une création de richesse plus importante.

 

Les monnaies citoyennes sont également porteuses d’humanité et de valeurs que les monnaies officielles ne représentent plus. Pour Bernard Lietaer, économiste belge cofondateur de l’Euro et fervent défenseur des monnaies complémentaires, le système conventionnel de monnaie ne remplit plus sa fonction première : « le sens premier de la monnaie, c’est l’échange ». Alors que les monnaies conventionnelles favorisent des systèmes où la compétition et le court-terme priment, les monnaies locales permettent de lutter contre les problèmes provoqués par le système actuel. Ainsi, selon les associations, l’accent est mis sur la relocalisation des échanges et la dynamisation du lien social ou encore la promotion d’un commerce respectueux des hommes et de la nature.

 

Et dans la pratique ?

 

La théorie c’est bien, mais que révèlent les différentes expériences menées jusqu’ici ? Premièrement il est intéressant de constater que le nombre de monnaies locales a littéralement explosé en l’espace d’une trentaine d’années. Bernard Lietaer en recensait seulement deux pour l’ensemble du monde en 1981 et plus de 13 000 en 2014. En France, c’est le Lot-et-Garonne qui a lancé le mouvement en 2010 en créant « l’Abeille » dans la commune de Villeneuve-sur-Lot. Depuis, plus d’une trentaine de monnaies ont vu le jour et d’autres sont à l’étude, la dernière en date étant l’ « Agnel », lancée à Rouen en novembre 2015.

 

 

Mais la monnaie citoyenne qui a connu l’essor le plus important est l’Eusko, mise en place au Pays Basque. Son co-fondateur Dante Edme-Sanjurjo explique que les gens se sentent concernés par des valeurs que les hommes politiques semblent avoir perdu de vue. Ce sentiment les convainc de se mobiliser sans attendre une réaction de la part du gouvernement et c’est selon lui ce qui explique pourquoi l’Eusko a eu un tel impact. Et de fait, la monnaie locale française se place au troisième rang au niveau de la masse monétaire en circulation, derrière l’Allemagne et l’Angleterre, avec plus de 2800 adhérents et 600 entreprises engagées. Régis Eneriz, adhérent de l’Eusko, confie : « c’est une garantie que derrière, cet argent va être bien utilisé ». En effet, le système garantit un certain état d’esprit et des pratiques en accord avec des idéaux de respect écologique et de développement durable : il y est privilégié des produits fabriqués dans la région afin de diminuer les temps de transports et favoriser la culture basque.

 

Limites et risques

 

Le problème avec ce type de monnaie, c’est qu’elles risquent de mobiliser des personnes qui étaient déjà engagées avant ou qui avaient déjà intégré des gestes de consommation solidaire. De ce fait, très peu de personnes adhèrent aux associations permettant d’obtenir des monnaies complémentaires, et ce notamment à cause d’un manque de relai dans les médias. Leur impact est donc très limité.

 

D’autre part, les monnaies citoyennes ne remplacent pas l’Euro. Comme l’explique l’économiste belge Bernard Lietaer, « une monnaie locale, ça joue le même rôle que les capillaires dans la circulation sanguine : c’est très utile, ça nous donne de la couleur, ça nous garde chaud, mais il ne faut surtout pas penser que ça va remplacer une aorte quand on a une crise cardiaque ». Et cette crise cardiaque économique est d’actualité depuis 2008. Le projet n’est donc pas de créer un « euro bis » mais bien de porter des valeurs grâce à une monnaie qui se veut réellement « complémentaire ».

 

Conclusion : Les Monnaies Locales Complémentaires suivent donc des modèles très variés. Mais qu'elles soient virtuelles où matérielles, elles ne concurrencent en rien les monnaies nationales. En fait, elles fonctionnent en parallèle, sans impacter l’économie globale, et dans le but de redynamiser les économies locales, de donner un nouveau souffle aux circuits courts et de promouvoir des valeurs d’humanité, de solidarité et d’écologie.