La Macédoine, petit pays des Balkans et Etat reconnu par l’Organisation des Nations Unies depuis 1993, abrite une mosaïque culturelle et ethnique extrêmement diversifiée pour un pays de deux millions d’habitants seulement. Situé à la frontière sud de la Serbie et entre l’Albanie à l’ouest et la Bulgarie à l’est, ce jeune Etat occupant une position de carrefour entre une multitude de cultures depuis l’Antiquité est tiraillé entre plusieurs identités et religions, au grand dam de son équilibre politique précaire. 
 


Un pays composé de plusieurs peuples
 

L’Ancienne République Yougoslave de Macédoine, de son vrai nom, en raison de contentieux avec la Grèce qui lui refuse l’appellation Macédoine, regroupe aujourd’hui 4 peuples majoritaires, Macédoniens (60%), Albanais (30%), Turcs (5%) et Tziganes (5%), par leur proportion dans la population. Ce mélange de communautés est le fruit de longues périodes d’alternance d’occupants sur son territoire allant de l’empire d’Alexandre le Grand à la République Fédérale Socialiste de Yougoslavie en passant par les empires byzantin et ottoman. Cet Etat, qui est également l’un des plus pauvres du continent Européen, a ainsi prêté son nom à une célèbre salade française bien connue pour regrouper une multitude de légumes aux couleurs différentes.

L’une des conséquences de ce mélange de peuples d’origines différentes et descendant de plusieurs civilisations est l’existence de deux religions très fortement représentées dans la population, à savoir le christianisme orthodoxe qui représente 60% de la population et l’islam sunnite qui en concerne environ 38%, les 2% restants se réclamant d’autres religions très minoritaires. Cette répartition fait de la Macédoine le 4ème pays comptant le plus de musulmans proportionnellement à sa population en Europe après le Kosovo, l’Albanie et la Bosnie, et le deuxième en termes d’équilibre entre les deux religions après la Bosnie. Ainsi, aucune des deux principales religions ne prime réellement sur l’autre, ce qui en fait un cas rare en Europe et dans le monde. Par ailleurs, les croyances religieuses sont dans la plupart des cas liées aux peuples, les Macédoniens étant souvent orthodoxes et les Albanais, Turcs et Tziganes musulmans. 

Les revendications de la communauté albanaise  
 

Les membres des trois principales minorités sont reconnus par le gouvernement et disposent de droits notamment politiques car presque tous disposent de la nationalité macédonienne même s’ils ont avant tout le sentiment d’appartenir à leur communauté et non à leur pays. Ce sentiment, surtout présent chez les Albanais en raison de leur représentation significative dans la société, est apparu suite à l’indépendance de la Macédoine vis-à-vis de la Yougoslavie en 1991, qui s’est réclamée comme Etat du peuple slave-macédonien marquant dès lors une rupture entre les deux grandes communautés. Même si les Albanais sont aujourd’hui présents sur la scène politique avec deux partis politiques plus ou moins radicaux, il n’en demeure pas moins que la communauté réclame toujours plus d’autonomie et gagne continuellement de l’importance dans les régions du nord-est du pays où ils sont aujourd’hui nettement majoritaires, en raison de la proximité avec le Kosovo, nouvel Etat à 90% albanais. En effet, cette région fait l’objet de mouvements indépendantistes depuis les années 90, avec comme chef-lieu symbolique Tetovo, la 5ème ville du pays, dont la population compte 70% d’Albanais, où a ouvert une université Albanaise en 1994 qui ne fut reconnue qu’en 2004 par le gouvernement macédonien. Plusieurs évènements sont survenus et ont donné lieu à des affrontements directs entre l’armée macédonienne et des milices albanaises réclamant l’indépendance du nord-est de la Macédoine. Le plus connu d’entre eux est une insurrection survenue en 2001 qui a duré de janvier à juillet. Mené par l’armée de libération nationale (UCK-M) qui réussit pendant cette période à prendre le contrôle de la partie nord-est en prenant en otage casernes et commissariats et récupérant ainsi des armes. Le conflit fera plus de 150 morts et se terminera par un cessez le feu sous l’égide de l’ONU le 5 juillet 2001, puis par la signature des accords d’Ohrid entre les deux principaux partis politiques de chaque communauté, qui modifient la constitution, reconnaissant la communauté albanaise et lui donnant des droits politiques particuliers, tout en faisant de leur langue la deuxième langue officielle du pays. Ce conflit, malgré une résolution politique, ne fera toutefois que raviver des tensions entre les communautés qui s’éloignent de plus en plus l’une de l’autre. On retient récemment l’attaque meurtrière dans un commissariat le 11 mai 2015 dans le nord du pays à Kumanovo, par un groupe de « terroristes » venant du Kosovo comme les a qualifiés le gouvernement. Cette attaque reste douteuse et n’a été revendiquée par aucun groupe, laissant planer le doute sur un probable coup monté de l’Etat qui traversait alors une crise politique et souhaitait en détourner l’attention. Cela témoigne du fossé qui se creuse volontairement entre les deux peuples localisés sur ce petit territoire. 

 


La part du religieux dans le conflit et ses dérives   
 

Si les revendications ont longtemps été communautaires, le sentiment nationaliste albanais prenant le pas sur l’aspect religieux, entre autres, on assiste ces dernières années à une intensification de la pratique de l’Islam chez les Albanais de Macédoine. Ceux-ci sont même les plus pratiquants comparés à leurs compatriotes d’Albanie et du Kosovo.  Il semblerait que la religion ait pris part dans le conflit et qu’elle soit désormais l’un des motifs d’affirmation d’identité, comme en témoigne la forte augmentation de mosquées et de leurs grands minarets dans la banlieue de Skopje, la capitale qui compte deux municipalités (équivalents des arrondissements), à majorité albanaise. Plus de 300 mosquées ont été construites dans le pays au cours des 10 dernières années et leur présence est visible, comme un symbole de l’occupation d’une zone. L’accentuation de ce phénomène témoigne de l’utilisation de la religion de la part des nationalistes albanais pour tenter d’augmenter leur audience et donner un argument supplémentaire et de taille pour marquer une division volontaire entre leur camp et le reste du pays. Le lien entre l’Islam et la communauté albanaise a joué un rôle direct dans les revendications, entre autres dans la création de l’université de Tetovo qui a d’abord été clandestine et fut financée par El-Hilal, l’organisation humanitaire de la communauté musulmane de Macédoine. Le phénomène a gagné en ampleur lorsque l’Eglise orthodoxe s’est opposée à la reconnaissance de cette université par le Parlement macédonien, marquant ainsi une prise de position politique dans le conflit, de la part de chacune des grandes Eglises. Par ailleurs, des mosquées avaient également été détruites par des groupes orthodoxes lors des insurrections de 2001.
La corrélation entre nationalisme albanais et Islam paraît donc claire mais n’a rien d’officiel. Une double dynamique de récupération se met en place et servirait à la fois les nationalistes utilisant l’Islam pour rallier les fidèles à leur cause, et les religieux voulant augmenter leur nombre de fidèles grâce à l’argument du nationalisme. Une autre conséquence, qui pourrait entraîner le plus grand risque, est l’apparition d’un radicalisme : la communauté musulmane de Macédoine a perdu au cours des dernières années le contrôle d’au moins un quart de ses mosquées, où ont récemment fait leur apparition des prédicateurs radicaux, ayant entrainé le départ de musulmans de Macédoine de toutes les communautés vers le Moyen-Orient.  Une nouvelle menace en plus du conflit identitaire pèse donc aujourd’hui sur la Macédoine, celle d’une guerre religieuse. 

 

Ce n’est cependant pas demain qu’une guerre civile éclatera en Macédoine, le pays et la région des Balkans gardant encore en tête le traumatisme de la guerre de Bosnie qui fit plus de 200 000 morts, entre autres pour des raisons identitaires et religieuses. Un nouvel espoir semble renaître depuis juin 2015, lors de manifestations d’opposition au gouvernement accusé de corruption et de mettre en péril la démocratie, drapeaux albanais et macédoniens furent noués pour la première fois de leur histoire, symbole d’une union dans une lutte commune. Pour l’heure, la Macédoine est face à un problème plus immédiat : les réfugiés arrivent par dizaines de milliers après leur passage en Grèce et restent souvent bloqués en raison de frontières fermées au nord, plongeant le pays dans une crise dont il ne sortira pas sans l’aide des grandes puissances européennes.