PAR LÉO SANMARTY
 

"Dans ma petite rédaction, je constate que les femmes en veulent plus que les hommes, elles sont plus volontaires, ont plus d’idées et ont un bagage culturel plus poussé."

"La femme idéale, à la fin de la journée, récupère les gamins à l’école et prépare le repas..."

Sujet tabou et polémique, la précarisation des métiers est souvent corrélée à leurs évolutions et le journalisme ne fait pas figure d’exception. Analyse et interviews.
 

Il ne faut pas chercher longtemps pour découvrir que les métiers dits féminins sont les plus précaires. Ce constat s’explique souvent par la différence de salaire entre les femmes et les hommes, mais pas seulement. Cet article ne va pas vous apprendre que la situation professionnelle des femmes et souvent inférieure à celle des hommes, et si c’est le cas, sortez de chez vous.
Rien de nouveau donc. Mais concentrons-nous sur la précarisation des métiers et sur des exemples concrets avant de rentrer dans le cœur du sujet.
Rappelez-vous ces temps, pas si lointains, ou le métier de professeur était une profession a dominance masculine. Aujourd’hui 69,2 % des personnels de l'Éducation nationale sont des femmes. Si cette statistique semble positive, au même moment le métier n’a plus les allures d’une profession valorisante comme auparavant. Le parallèle avec la féminisation du métier est choquant mais est-il biaisé ? La dévalorisation d’un métier est-elle une cause de sa précarité ?

Certes, le métier de journalisme se féminise, mais les femmes sont toujours minoritaires (46%).  Elles subissent également de plein fouet la précarité du métier, représentant 54 % des pigistes et 58 % des CDD. Le journalisme se féminise mais la hiérarchie au sein des rédactions ne change pas beaucoup, puisque les hommes sont toujours plus nombreux dans les postes importants. (Voir interviews en fin d’article)
La précarité du métier peut aussi s’expliquer par la crise de la carte de presse. La difficulté à satisfaire les critères d’attribution de la carte (revenus insuffisants, statuts non conformes, etc.) est grandissante.

Qu'en pensent les journalistes ? Laure Manent, journaliste à France 24, et David Ponchelet, rédacteur en chef du site Outre-mer 1ère, ont répondu à nos questions sur le sujet.

Bonjour, commençons par les présentations.
 

Laure Manent : Je suis journaliste à France 24. Je suis rédactrice et présentatrice, je ne sors pas tellement des murs. J’ai 37 ans et je travaille à France 24 depuis 10 ans.
 

David Ponchelet : J’ai 46 ans. Je suis journaliste et rédacteur en chef du site la1ere.fr, qui est le volet outre-mer de France Télévisions. J’ai commencé en tant que rédacteur en chef de la radio publique de la Réunion avant de basculer sur le numérique. La1ere.fr est un site « portail » qui rassemble toutes les informations de l’outre-mer.

 

Comment vous avez vécu l’évolution de la place de la femme dans le journalisme ?  Avez-vous senti un changement au fil du temps ?
 

LM : Avant d’être à France 24 je travaillais en presse écrite. J’étais pigiste et je travaillais de chez moi, éventuellement dans des petites rédactions, et il y avait quand même beaucoup d’hommes qui dirigeaient. C’est toujours le cas aujourd’hui, mais à France 24 on est une chaine féminisée : il y a à peu près 70% de femmes dans les effectifs.

DP : La première fois que j’ai commencé à travailler dans une rédaction, j’avais 18 ans. Je travaillais pour le téléphone rouge d’Europe 1, une des plus belles rédactions de France. C’était à la fin des années 80, et à l’époque les femmes étaient déjà cantonnées à des rôles mineurs, dans le service société par exemple, il n’y avait pas de femme reporter de guerre.
Il y a eu une évolution progressive. Dans ma petite rédaction, je constate que les femmes en veulent plus que les hommes, elles sont plus volontaires, ont plus d’idées et ont un bagage culturel plus poussé. Depuis 25 ans il y a eu une évolution très nette ou les femmes ont pris toute leurs place dans la profession.

 

Comme vous venez chacun de le dire, au niveau de la hiérarchie ce n’est pas encore ça…
 

LM : A France 24, et c’est une exception, Marie- Christine Saragosse est la directrice, la PDG de France média monde. C’est une femme, et avant elle il y avait Alain de Pouzilhac, qui est le fondateur de la société ! Et quand Alain de Pouzilhac était PDG, Christine Ockrent était directrice générale. De ce point de vue la direction, le management, aujourd’hui, c’est féminin, avant ça ne l’était pas. Par contre sur la direction de la chaine de la rédaction, on a le directeur des trois rédactions, le directeur général de la rédaction s’appelle Marc Saikali. Il a été choisi pour ses compétences linguistiques plus que pour son sexe, parce qu’il parle français, anglais, arabe et qu’il est libanais. Ensuite, le directeur de la rédaction francophone est un homme, le directeur de la rédaction arabophone est un homme et la directrice de la rédaction anglophone est une femme, qui a succédé à une femme. Mais en résumé, il y a quand même pas mal de femmes à France 24. J’ai l’impression qu’elles sont plus portées sur le monde et sur les langues, mais on ne peut pas en faire une vérité absolue.


DP : Dans ma rédaction, nous sommes une centaine de journalistes, 12 rédacteurs en chef dont une seule femme. Le directeur de l’info est un homme, le directeur adjoint est un homme et dans les réunions il n’y a qu’une seule femme. Ce plafond de verre est dû à de la cooptation. Les directeurs n’imaginent pas nommer une femme rédactrice en chef.
 

Est-ce que pour vous il y a un lien entre la féminisation et la précarité d’un métier ?
 

LM : Je ne suis pas sûre, parce que le métier de journaliste est un métier comprenant beaucoup de pigistes, donc par définition un métier précaire. J’ai été cinq années pigiste en presse écrite avant d’arriver à France 24. C’est différent de la télé, moins bien payé, donc très compliqué. J’ai l’impression que les hommes ont moins de scrupules a embaucher des hommes incompétents et à les promouvoir et les payer plus cher qu’à le faire avec des femmes.  Je crois que c’est Françoise Giroud qui disait ça : « Le jour où on trouvera une femme incompétente à un métier de direction, alors là on aura atteint l’égalité homme femme ».C’est quelque chose que je concède. Les femmes travaillent énormément et sont meilleures que les hommes, sont plus soigneuses et plus attentives aux détails.

En ce qui concerne la précarisation et le métier de journaliste, je peux dire que c’est un métier ou tu peux être pigiste contrairement à beaucoup d’autres professions. Tu peux travailler sans avoir de contrat ou de cadre légal beaucoup plus précis.  Je fais des généralités sur les hommes, mais il y en a beaucoup qui sont excellents dans ce qu’ils font. Baptiste par exemple, le chroniqueur économie, a été correspondant en Chine pendant plusieurs années, et quand il travaille, il travaille bien !


DP : Je ne crois pas qu’il y ait une corrélation entre la féminisation et la précarisation du métier. Ce ne sont pas elles qui précarisent le métier, il se paupérise pour d’autres raisons, notamment avec le numérique. Les modèles gratuits prennent une place considérable, on ne vend plus l’information, on la donne. La précarisation du métier vient, selon moi, plus de cela que de la féminisation du métier.

 

Est- ce que pour vous le métier est moins bien vu parce qu’il y a plus de femmes ? Avez-vous déjà eu à faire a des réflexions misogynes ?
 

LM : À mon avis, ce n’est pas lié. Je pense que c’est plus lié au fait que les gens ont d’avantage accès à l’information. Nous sommes dans une époque où il y a les médias sociaux qui permettent de transmettre des opinions et non pas des informations. Les gens ont tendance à suivre les idées et à s’imaginer qu’il y a des manipulations. Pour donner un exemple : j’ai un collègue homme qui couvrait la Manif pour tous, et c’était devenu très compliqué parce que les manifestants étaient convaincus que les médias manipulaient. Ils refusaient de parler aux journalistes, en leur demandant de leur montrer leur carte de presse. Et à ce collègue, on lui demandait s'il était journaliste indépendant et pas manipulé par la direction d’un grand média.  C’est une sorte de fantasme alimenté par les médias sociaux qui relaient des opinions alimentées par les théories du complot. Je pense que c’est surtout ça qui est moins bien perçu.  Concernant la féminisation, un mot, c’est qu’il y a toujours des interlocuteurs qui vont mal te parler parce que tu es une femme.
 

On parle beaucoup de la notion de plafond de verre. Est-ce que, pour vous, à cause du monde actuel, les femmes se disent qu'elles ne peuvent pas aller plus loin et s’interdisent d’accéder à des postes plus importants ?
 

LM : Je pense qu’une auto censure se met en place. Concrètement, lorsque tu es une femme, tu sais que tu as jusqu’à 40 ans pour avoir des enfants. Ta carrière commence à être intéressante vers 25 ans, donc tu en as 15 pour avancer avant d’être grillée. Je parlais de ça avec des amies qui occupent des postes hauts placés dans le domaine de la recherche sociologique. Et l'une d’entre elles me disait que les petites filles ne se projettent pas dans les postes à responsabilité, dans des postes de direction parce qu’elles n’en voient pas dans les médias. Les femmes sont moins prétentieuses que les hommes, qui sont contents de se voir à l’antenne, d’avoir un retour médiatique. La femme idéale, à la fin de la journée, récupère les gamins à l’école et prépare le repas.
 

DP : Bien sûr, certaines se résignent et d’autres partent au combat et portent le féminisme. Mais le problème c’est que ce discours est trop extrême pour les directeurs et elles se retrouvent cataloguées. Puis il y a celles qui ne veulent pas se résigner et montrent par le travail ce qu’elles valent en attendant la reconnaissance.

 

Dans le milieu du journalisme, une femme au même poste qu’un homme va-t-elle toucher le même salaire ?
 

DP : A France Télévisions, il existe un observatoire des salaires qui essaye de rattraper tout ça. Même s’il y a, à travail égal, les mêmes salaires entre hommes et femmes, il n’y a plus de discrimination mais les hommes ont des évolutions de carrières plus importantes que celles des femmes.
 

Pour vous les hommes sont-ils moins intéressés par ces métiers, précaires, car ils toucheront moins d’argent ?
 

LM : Non, je n'en suis pas convaincue. La télé, c’est un métier d’égo. J’ai l’impression que le métier se féminise parce que les femmes travaillent plus et sont de moins en moins complexées à l’idée de travailler. Notre génération pense plus à son épanouissement personnel qu’a la famille. Aujourd’hui, les femmes se posent vraiment la question de leur avenir.

Si faire le lien entre la précarité d’un métier et sa féminisation n’est pas chose aisée, une chose est sûre. En effet, si les femmes ont globalement davantage accès au métier de journaliste depuis quelques années, grâce à des études de qualité, elles sont toujours cantonnées à des postes moindres, ceux-là mêmes qui se précarisent. Les hommes demandent de moins en moins la carte de presse que les femmes mais sont toujours dominants. Rappelons que la carte de presse offre des avantages, notamment fiscaux. Les mentalités changent et les femmes accèdent de mieux en mieux au métier, mais sont-elles payées comme leurs homologues masculins ? Il arrive que non, une preuve du lien entre la féminisation du métier et sa précarisation. A son arrivée à la tête du quotidien, la directrice du New York Times, Mme Abramson, s'était par exemple plaint d'être moins bien payée que son prédécesseur masculin, une situation qui a vite changé pour éviter le scandale.

Journalistes possédants la carte de presse (statistiques de l’observatoire des métiers de la presse en 2014)

Renouvellement de la carte de presse 

Premières demandes de la carte de presse 

I N T E R V I E W 

"J’ai l’impression que les hommes ont moins de scrupules a embaucher des hommes incompétents et à les promouvoir et les payer plus cher qu’à le faire avec des femmes."