En Marche, incarnation d'un 
social-libéralisme à la française

Il y a un petit peu plus d’un an, En Marche est venu bouleverser l’échiquier politique français. Désormais solidifié et ancré dans les esprits, au pouvoir et ayant eu quelques mois pour se montrer, le qualificatif que l’on associe le plus facilement à ce nouveau mouvement est celui du social-libéralisme. Un terme bien moins connu en France qu'à l'étranger, tantôt associé à de l’utopisme, tantôt à un échec certain.

 

Un socialisme déguisé ?
 

Le social-libéralisme est une incarnation du nouveau libéralisme, un courant déviant du libéralisme dit classique, qui met au centre de sa pensée le développement des humains, pensé dans une interaction sociale. Ce nouveau libéralisme est un des promoteurs de la justice sociale. En politique, le social-libéralisme s’oppose à l’autoritarisme et met l’accent sur une forte démocratie. Pour cela, il vise à concilier liberté et égalité sur un plan économique et social. Le but : établir une concurrence économique équilibrée et une politique de redistribution sociale pour accroître les possibilités des individus. C’est en cela que le social-libéralisme se distingue du libéralisme classique.

                                                         

Le social-libéralisme apparaît en Europe au XIXe siècle. Il est lié aux universités anglaises d’Oxford et de Cambridge et s’est très vite imposé contre le libéralisme dit “manchestérien” où règnent le libre-échange et l’entreprise privée. A ses débuts, on peut donc estimer que le nouveau libéralisme se rapprochait du socialisme.

Pour Leonard Hobhouse, un des plus éminents théoriciens de ce mouvement, « le cœur du libéralisme est la compréhension que le progrès n’est pas une question de combinaison mécanique, mais de libération de l’énergie spirituelle vivante. Le bon mécanisme est celui qui peut apporter des canaux par lesquels cette énergie peut s’écouler sans entrave, sans être bloquée par sa propre exubérance de sortie, vivifiant la structure sociale, accroissant et ennoblissant la vie de l’esprit ».

On retrouve là le cœur de la doctrine sociale-libérale. Hobhouse insiste sur la liberté d’action des individus pour poussant dans le sens de développement d’une société. Il reconnaît à l’Etat un potentiel d’action pour mettre un œuvre une redistribution des richesses.

 

Une idéologie en vogue, pour un positionnement flou
 

A la fin des Trente Glorieuses, le social-libéralisme est largement contesté, « à cause de sa finalité utilitariste », selon John Rawls, qui va participer à sa résurrection. Il faudrait alors construire une démocratie, où le but recherché ne serait pas économique, mais politique, en faisant intervenir la notion de bien-être et de justice. Ce nouveau social-libéralisme doit accepter le fonctionnement du marché et le privilège des libertés, mais en ayant une exigence de justice. Alors, pour certains, il n’est qu’un rapprochement utopiste entre deux notions antinomiques.

 

En France, on parle de social-libéralisme pour désigner, négativement, le centre-gauche qui se serait converti à l’économie de marché. De manière conventionnelle, cela désigne un courant qui aurait le souci des libertés individuelles avec des positions économiques de centre-gauche.

 

Ce terme a toujours été utilisé par le Parti socialiste. Seule exception, notable, François Hollande, notamment à la fin de son mandat, qui défendait ainsi sa « gauche de gouvernement ». Le social-libéralisme pourrait ainsi être perçu comme l’aile droite du socialisme historique, imprégné de thèses défendues il y a déjà une quinzaine d’années par la « troisième voie » de Tony Blair ou Gerhard Schröder.

PAR THEOPHILE PEDROLA
Photo Creative Commons

31 décembre 2017

Différentes théories s’opposent donc sur le social-libéralisme, dont celle estimant qu’il ne peut en aucun cas se rattacher à la gauche, et que ce courant de pensée ne serait qu’une hérésie. Face à la multiplication des définitions de ce courant, il serait bien difficile d’y situer le parti d’Emmanuel Macron.

 

LREM aime s’en revendiquer
 

Le parti du président se revendique, directement ou non, du social-libéralisme. Ce lien, Emmanuel Macron l’a tout d’abord renforcé intrinsèquement, en recrutant une figure du social-libéralisme, d’abord à son ministère de l’Economie, puis dans son équipe de campagne, l’économiste Jean Pisani-Ferry. Ce dernier avait déjà été le conseiller de Dominique Strauss-Kahn, autre fervent défenseur du social-libéralisme, entre 1997 et 2000.

 

Publiquement, Emmanuel Macron a fait référence aux idées sociales-libérales lors de son discours du 12 décembre 2016 à Paris. Il y clamait : « Il y a une place dans le pays pour réconcilier la liberté et le progrès. Cette place, c’est la nôtre. » Son slogan principal était alors « libérer la France, protéger les français » - ce qui pourrait être un slogan du social-libéralisme.

Plus tard, lors de la présentation de son programme, en mars 2017, le candidat d’En Marche expliquait : « Nous réconcilions dans ce projet la liberté et la protection, c’est depuis le début un fil rouge. »

Un membre du parti, interrogé par Le Monde, expliquait alors : « La logique du programme, c’est d’enlever les verrous qui font qu’aujourd’hui les gens ne bougent pas, ne changent pas de job, de région… Mais faire en sorte qu’une fois qu’on a enlevé les verrous, les gens ne se retrouvent pas à travailler sans filet. » Le parti, dans son texte fondateur, se décrit même comme « libéral, social et européen ». Autant de conceptions qui renvoient parfaitement aux définitions du début de l’article.

 

Des déclarations… aux actes

 

Lorsqu’il était ministre, Emmanuel Macron était loin d’être non-interventionniste. Il s’est parfois imposé aux patrons d’entreprise, en adoptant des postures morales, notamment au sujet de rémunérations. En témoigne la nationalisation temporaire des chantiers navals STX à Saint-Nazaire. Ce faisant, le jeune ministre veut montrer la voie aux entrepreneurs, par le biais de la French tech, ce qui ne correspond pas vraiment à un total libéralisme.

 

Emmanuel Macron serait pour certains très respectueux des lois du marché, qu’il a peur de quitter. Il semblerait fuir l’idée d’un centre trop artificiel ou d’une fusion entre le socialisme et le libéralisme, qui serait trop « à gauche » selon lui. Par contre, on peut lui accorder la quête d’un équilibre libéral, dont il loue la force d’innovation, avec un pan social. Selon l’historien Olivier Meuwly, le président de la République « s’inscrit davantage dans un radicalisme historique, dont les partisans furent eux aussi accusés, par la gauche, de se sentir trop à l’aise avec les milieux d’affaires ».

 

De manière factuelle, Emmanuel Macron présente la mondialisation comme une réalité qui s’impose à tous et dont il faut chercher à profiter. Il préfère ainsi parler d’égalité des chances plutôt que de simple égalité et pense que la flexibilisation du marché du travail permet de faire renaitre la croissance. Vu ainsi, le leader de LREM est un social-libéral.

Après la présentation de son programme présidentiel, la journaliste du Monde Audrey Tonnelier écrivait ceci : « Ce cadrage budgétaire peut permettre de qualifier son projet de social-libéral : il y est question de flexibilité du travail, de réformes structurelles, de baisse de la fiscalité du capital… Dans l’esprit du candidat, cela doit aller de pair avec des mesures de protection comme l’universalisation de l’assurance-chômage ou une meilleure formation des demandeurs d’emploi. »

 

Sortons des préceptes économiques et intéressons-nous à d’autres pans de son programme, de manière non-exhaustive :

Sur l’éducation, précisément, LREM veut renforcer l’autonomie des établissements afin de stimuler l’innovation. On le voit actuellement dans l’enseignement supérieur, où les établissements vont avoir plus de libertés à choisir leurs étudiants. Mais, dans le même temps, on investit davantage dans les écoles des réseaux d’éducation prioritaire (REP). C’est la difficile balance du libéralisme égalitaire.

 

Un modèle suédois ?
 

Pour voir où la majorité veut nous emmener le pays, il faudrait peut-être jeter un regard vers la Suède, que Macron a qualifiée de « source d’inspiration ». La Suède est bel et bien un pays social-libéral et a réalisé de grandes réformes dans les années 1990. Le statut de fonctionnaire y a disparu, il y a eu une libéralisation des services publics, de nombreuses responsabilités ont étés confiées à l’échelon local…
 

En fait, les ministères suédois ne font que fixer des grandes lignes que les institutions locales ont toute latitude à mettre en œuvre. Le budget de ces institutions étant défini en fonction des politiques menées et des résultats obtenus. L’impôt sur les entreprises est bas, à 22%, la TVA n’a pas de taux réduit, le salaire minimum n’existe pas, l’égalité salariale homme/femme est assez bien respectée, les allocations chômage sont dégressives et diminuées en cas de refus de poste, l’accent est mis sur la formation et le dialogue social est très important. Seulement, il s’effectue directement entre l’entreprise et les syndicats. Cela fonctionne bien car 80% des suédois sont syndiqués, contre 11% des français.

 

La République En Marche a déjà fait sienne beaucoup de ces idées de réformes. Surtout celles qui sont libérales. Pour le reste, c’est plus flou. La France ne semble pas prête à une plus grande décentralisation du pouvoir, l’abaissement des financements des collectivités locales et un dialogue social écartant peu à peu les syndicats allant dans le sens contraire.

 

Un manque de précédents qui tend à être patient
 

La difficulté d’appréhender ce que souhaite faire l’exécutif tient peut-être du fait du manque de précédent. Les critiques contradictoires venues de la gauche et de la droite illustrent peut-être ce courant de pensée. LREM ne veut pas sortir du système d’Etat providence, mais plutôt l’amender, en faisant confiance au citoyen, pensant que l’initiative personnelle peut être profitable à tous. C’est également ce qui peut conférer à ce parti cette image hautaine, presque paternaliste, car incitant le peuple à grandir.

En Marche a voulu montrer l’exemple en composant un gouvernement avec des personnes issues de la « société civile », peuplant le Parlement de non-professionnels de la politique. On peut donc estimer qu’effectivement, la REM est sociale-libérale, car elle veut faire une balance entre la liberté d’initiatives personnelles et la protection des minima sociaux.

Le parti d'Emmanuel Macron accorde une grande confiance aux entreprises, sans pour autant leur accorder les pleins pouvoirs. Il mène une politique libérale, propre à notre mode de vie de conservateurs mondialisés, tout en étant ouvert sur les questions sociétales (la PMA, la dépénalisation du cannabis…). Au vu des premières réformes mises en place, on pourrait dire que LREM est un parti libéral, mais au sens anglo-saxon du terme, c'est-à-dire un libéralisme non seulement économique, mais également culturel et social. A la manière, en somme, de la politique de François Hollande époque Manuel Valls Premier ministre, rangé par les Français sous l’étiquette du social-libéralisme. 
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En France, on parle de social-libéralisme pour désigner, négativement, le centre-gauche qui se serait converti à l’économie de marché.

De manière factuelle, Emmanuel Macron présente la mondialisation comme une réalité qui s’impose à tous et dont il faut chercher à profiter. Il préfère ainsi parler d’égalité des chances plutôt que de simple égalité [...] Vu ainsi, le leader de LREM est un social-libéral.

LREM ne veut pas sortir du système d’Etat providence, mais plutôt l’amender, en faisant confiance au citoyen. C’est également ce qui peut conférer à ce parti cette image hautaine, presque paternaliste, car incitant le peuple à grandir.