Dix chaises en bois tournées en rond autour d’un pistolet posé au sol. La couverture du Hussard Noir annonce la couleur : noir. Ce roman a quatre mains écrit par Marie Pellan et William Lafleur (alias Monsieur le Prof sur Twitter) sorti le 30 janvier raconte le ras-le-bol d’un enseignant en ZEP qui prend ses élèves en otage. Tour d’horizon garanti sans spoil.

Par Julia Maz-Loumides
Photo Flammarion 

28 février 2019

« Ça se passe dans un hyper-présent. La grogne des profs, le délitement de l’école, on les ressent. Là, on les voit avoir un impact avec le mouvement des stylos rouges qui se créé. Et ça, on l’avait pas anticipé, mais on a écrit dessus. » A la frontière entre fiction et réalité, William Lafleur évoque son roman avec fierté. Avec Marie Pellan, les deux professeurs se sont lancés dans l’écriture d’un livre « ancré dans le réel ».
 

Un Thomas, des Thomas

 

Le Hussard Noir conte l’histoire de Thomas Debord, jeune professeur de français au visage poupin dans un établissement ZEP, frustré dans son incapacité d’exercer son métier comme il le voudrait. Un matin, il passe à l’action et prend en otage les douze élèves de sa classe. Mais Thomas n’est pas le méchant des romans policiers, le tueur en série ou le détraqué des séries B. Non. Thomas ressemble au professeur souriant de votre classe de lycée, l’humain fatigué des conseils de discipline ou l’internaute dépassé de Twitter. Il en possède d’ailleurs un, de compte Twitter.

Je ne veux pas crever en me disant : "Qu'est ce que j'aurais pu faire?" Comme mon père. Comme tout le monde. Je veux pas crever comme ça. Regardez autour de vous! Y a plus que des gens immobiles maintenant. Immobiles sur leurs canapés, devant leurs écrans. Immobiles devant les obstacles, les copies, les examens, à dire : " Je suis pas capable. Je préfère échouer parce que je n'ai pas tenté, plutôt que de tenter et d'échouer, et d'avoir la confirmation que je n'étais pas capable". Parce qu'après, il faut bosser pour devenir capable, et ça, ça s'achète pas dans les rayons " premiers prix" de Leclerc.

EXTRAIT

« Ce qui est écrit, c’est ce qu’on a vécu, ce que des collègues ont vécu, élèves comme professeurs », explique Marie Pellan, elle-même professeur en ZEP.

 

Pour mieux développer leur personnage, les deux enseignants lui ont fait écrire un blog et lui ont créé un compte Twitter. La lecture du Hussard Noir ne s’arrête pas aux frontières de ses pages. Tout s’emboîte, se complète et se répond. Les questions du lecteur sont assouvies sur les différentes plateformes et la lecture se divise entre les tweets de Thomas, les posts sur le blog de Thomas (avec son pseudonyme Le Hussard Noir, tout s’explique) et ce qu’il raconte.
 

Les chapitres alternent entre les différentes voix, tantôt le professeur, tantôt les élèves ou encore le directeur du lycée. Avec ses allures de huis-clos, le roman nous transporte bien plus loin qu’une simple scène dans une salle de classe. C'est une histoire écrite à quatre mains qui se conte à plusieurs voix.

La voix d'Internet
 

La force du Hussard Noir réside dans sa capacité à nous placer dans cette réalité qui dérange. A la manière d’un épisode de Black Mirror, les sujets abordés reflètent avec cynisme les rouages de la société. Notamment celui des médias et de réseaux sociaux qui s’emparent avidement des actualités pour remplir leurs pages pour l’un et poster la phrase la plus retweetée pour l’autre.

 

« Moi, je suis plus vénère, donc j’étais plus Thomas Debord. C’était comme dans un jeu, on avait chacun notre personnage, raconte Marie Pellan. William jouait la journaliste et moi Thomas, on a vraiment fait cette interview, comme si on était les personnages. »

Comme ces vidéos sur le net où on voit des gens tomber sur les rails de métro, et personne ne lève le petit doigt. Y a juste ce connard, ce mec , qui n'est même plus un humain, et qui filme. Et non seulement il filme au lieu de sauver la vie de l'autre, mais après il poste ça ! Comme si c'était une fierté, un accomplissement, juste d'avoir été là, par hasard , et d'avoir eu le réflexe de filmer, mais pas celui de faire quelque chose !

EXTRAIT

Dans toutes les voix utilisées par les auteurs, celle des journalistes se fait autant entendre que celle des « twittos ». Entre les chapitres se glissent des faux articles de journaux reprenant les codes d’écriture du métier et des commentaires inventés à la suite du papier. Plus loin, le lecteur peut assouvir son besoin de parcourir son fil d’actualité en tournant les multiples pages de tweets créés de toutes pièces mais qui semblent terriblement réels. Les mécanismes de l’information en continu et des réactions des internautes sont repris avec une simplicité déconcertante : vous pourriez être l’auteur d’un de ces tweets. « On a tout écrit nous-mêmes, explique William. A ce moment là mon historique de navigation était rempli d’articles sur les prises d’otages. L’idée c’était d’écrire un article naze, un truc pas fini, superficiel, pas précis... » Et Marie de compléter : « Il y a une langue journalistique, qui, des fois, fait des phrases un peu vides. »

 

Les langages comme les voix sont utilisées avec minutie par les deux auteurs qui signent là un premier livre en duo à scroller page après page.