En immersion au milieu de la jeunesse sarkoziste au Zénith

Dimanche dernier, nous avons décidé de nous soumettre à une épreuve radicale : se fondre dans la masse sarkoziste en assistant au meeting de leur idole parmi eux. Récit.

Il est 14h45, et ne sommes même pas encore rentrés dans l’enceinte du Zénith, cette grande salle de concert transformée en théâtre politique le temps d’un après-midi, que nous sommes ébahis devant la proportion de personnes âgées supportant Nicolas Sarkozy. Le défi que nous nous sommes lancés est très difficile, et les regrets ne doivent pas prendre le dessus si tôt dans l’après-midi.
Quelques minutes auparavant, à peine sortis du métro, nous avions parcouru les 800 mètres nous séparant du lieu du meeting sans avoir de vraies attentes. Nous nous doutions tout de même que nous devrions feindre des opinions conservatrices afin de ne pas passer pour des intrus aux yeux des milliers de spectateurs.
Après avoir croisé quelques médias, nous arrivons au niveau de la foule qui attend que la sécurité ouvre les portes. On entend les premières invectives au sujet du principal rival de Sarkozy fuser à la cantonade : « Voter Juppé, c’est voter Hollande ! » Le public approuve cette phrase et commence déjà à entonner des « Sarkozy président » avec ferveur.
Quand les portes s’ouvrent enfin, les différents niveaux de sécurité mis en place ne permettent pas la fluidité, et les gens autour de nous s’énervent. Lorsque on ose dépasser inopinément une jeune femme, celle-ci nous demande de la laisser passer, avant de nous dire en toute honnêteté « qu’il faut savoir gruger dans ce genre d’évènement ». Face à notre manque de réponse aux allures droitières, elle en conclut que nous ne devons « pas être militants de droite depuis très longtemps »… Première accélération du cœur, mais tout va bien, les sarkozistes nous prennent encore pour deux des leurs.

 


« Vous ne devez pas être militants depuis très longtemps »
Une miltante de Sarkozy
 


Il est 15h10, et nous passons la sécurité sans encombre. La porte du Zénith s’ouvre à nous, mais aussi la perspective d’être dans la même salle que 3000 fans de Nicolas Sarkozy. Elle ne nous enchante guère, mais rien de mieux que le travail de terrain pour observer la France des autres. Sans surprise, un membre de Nous Les Jeunes, le mouvement des jeunes sarkozistes, nous demande si nous souhaitons nous installer dans le « carré de la jeunesse », celui qui va faire du bruit durant les discours de l’après-midi. Préférant, dans le pire des cas, nous faire repérer par des gens de notre âge plutôt que par des vieux fermés d'esprit, nous acceptons la requête et suivons une certaine Marie-Agnès, la vingtaine fringante, dans les travées de la salle de spectacle. On nous demande ensuite de suivre un grand gaillard avec un blazer bleu répondant au nom de Louis, qui nous dirige vers un petit espace surélevé à gauche de la scène. La vue est plutôt bonne, mais il n’y pas autant de jeunes que promis… A part trois lycéens de 17 ans deux rangs devant nous, la population en-dessous des 25 ans n’est pas au rendez-vous, ou peut-être se cache-t-elle dans l’autre carré jeune de la salle !

Les choses sérieuses commencent rapidement, avec la diffusion d’un film retraçant le tour de France de Nicolas Sarkozy, l’occasion pour nous de voir à quel point l’ex-président de la République est populaire dans les villes inconnues où les plans rapprochés sont privilégiés. Style de cadrage ou manque de gens ? Nous n’aurons pas la réponse, car nous n’osons pas poser la question. C’est un peu long et pas très intéressant, sans nul doute un aperçu du discours de Sarko un peu plus tard.
Les minutes passent et les sièges vides se remplissent. L’absentéisme n’est cette fois pas légion pour les députés de droite, qui arrivent à la dernière minute aux meilleures places. Toute la clique est là : Balkany, Estrosi, Douillet, Châtel, Woerth, Dati… sans oublier Laurent Wauquiez et François Baroin, intervenants en ce dimanche après-midi.
Nous sommes désormais entourés de militants des Républicains, et nous essayons tant bien que mal de continuer à nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas. La tactique du playback aide grandement à ne pas passer pour de faux supporters lorsque le public chante le rassembleur « Hollande en Corrèze, Sarkozy à l’Elysée ». Le nez rivé sur nos portables, on feint souvent de ne rien entendre.



Nous avons bien cru devoir porter des t-shirts bleus de Nous Les Jeunes pour montrer notre (apparent) soutien à Nicolas Sarkozy


Enfin, le meeting commence. Passons les interventions sans grand intérêt d’Ingrid Betancourt, Laurent Wauquiez et François Baroin – consistant la plupart du temps à des caresses dans le sens du poil - pour arriver au moment que tout le Zénith attend : le discours de « Nicolas », comme ses fans l’appellent. A vingt mètres de la scène, on observe en silence, perturbés par les applaudissements incessants répondant à des phrases basiques, se transformant forcément en or dès que le candidat Sarkozy les prononce. Hormis les déclarations reprises par les médias, dont le mythique « je ne représente pas la France qui achète ses œufs frais avec des paniers en osier », le discours ne s’axe pas autour de vraie idée novatrice. Effectivement, si le public prend son pied et fait du bruit (excepté nous, en immersion contrastée), l’orateur place ses idées dans un immense mixeur, et appuie à répétition sur le bouton marche. Tout y passe : le déclassement, le service national, l’immigration, les bobos, Juppé, le programme économique, la gauche… Le tout en quarante minutes qui passent étrangement vite, phénomène probablement dû au fait que nous ayons un peu perdu le fil en tapant notre live-tweet les yeux baissés sur nos téléphones. Au milieu des « jeunes », nous aurons vécu un ascenseur émotionnel à relativiser, les étages montant lorsque nous avons bien cru devoir porter des t-shirts bleus de Nous Les Jeunes pour montrer notre (apparent) soutien à Nicolas Sarkozy, et descendant très bas le reste du temps.

Au final, l’expérience aura été compliquée mais édifiante. Oublier ses convictions politiques le temps de plusieurs heures, faire face à des conservateurs nombreux et vivre un discours de moyenne qualité applaudi par tout le monde sauf nous, cela donne un combo que l’on ne souhaite à personne de vivre. Dans le futur, on pourra au moins dire que nous étions là le jour où Sarkozy a cru très fort qu’il pouvait à nouveau devenir président.

 


Paul Idczak et Léo Sanmarty
(crédits photo : Léo Sanmarty / LPA)