Mary Patrux : « Je me bats pour que les femmes aient de vrais rôles »

A l'antenne depuis une décénnie, Mary Patrux est une valeur sûre du journalisme sportif audiovisuel français. Nous l'avons rencontré pour évoquer son travail, son futur, et sur l'évoluton de la place des femmes dans le journalisme sportif.


Bonjour Mary. On va commencer par les présentations !

 

Je m’appelle Mary Patrux, je suis journaliste à BeIn Sports depuis le lancement de la chaîne il y a quatre ans. Je suis journaliste sportive depuis les Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, date à laquelle je suis sortie de l’Institut Pratique du Journalisme.  Ancienne basketteuse, j’ai décidé d’être journaliste quand j’ai su que je ne deviendrai pas basketteuse professionnelle.

Ça ressemble à quoi une semaine « type » de Mary Patrux ?
 

On arrive à 8h30 le lundi matin en ayant déjà vu au préalable les résultats NBA de la nuit, les premières images, etc… puis chacun choisit ses résultats, les images qu’il a aimées, les infos importantes… J’ai trois chefs d’aide avec moi, et parfois Rémy (Reverchon) ou Xavier (Vaution) commentent le match de 9h30 où bien ont commenté celui de la nuit, du coup ils ne sont pas toujours là à la réunion censée débuter à 9h. Et je suis pointilleuse, je n’accepte aucun retard !
 

Comment avez-vous vécu l’évolution de la place des femmes dans le journalisme sportif ? L’avez-vous ressentie ou cela s’est-il fait naturellement ?
 

J’ai toujours eu comme combat de ne pas être considéré comme une femme, même si ce n’est pas simple tous les jours. Je ne vais pas le cacher non plus : si j’ai été mise à l’antenne très vite, c’est en partie parce que je suis une femme aussi.
Je pense être arrivée à l’époque où l’on mettait quasiment n’importe qui à l’antenne, c’est-à-dire des jeunes femmes, certes très jolies, mais qui n’étaient pas forcément intéressées par le sport. On peut être très bon à l’antenne et ne pas savoir de quoi on parle, il y a des talents différents on va dire. Aujourd’hui je pense que ça a quand même assez évolué car ce sont des gens plus ou moins aguerris qui sont à l’antenne, qui ne sont pas forcément des spécialistes de sport - tout le monde n’est pas Jacques Monclar !
Je pense que les gens qui regardent la télé confondent un peu tout : le journaliste n'est pas consultant ! En effet je ne peux pas aussi bien connaître le basket que Jacques Monclar.  Lorsque j’entends "Mary, elle Il n’y connaît rien" je répondrais que je m’y connais juste comme quelqu'un qui aime le basket, c'est tout. Je ne suis pas Jacques, je ne suis pas Éric Micoud, je ne suis pas Chris Singleton et ce n’est pas mon rôle donc il ne faut pas tout mélanger non plus. Je pense qu’évidemment, lorsqu’on voit une femme à la présentation, les gens réagissent de cette manière "Aaaaaargh !" (Rire général)
Personnellement, je me bats pour qu'on ait de vrais rôles et qu’on ne soit pas considérées comme des mecs parce que ce sera jamais le cas.  C'est un peu une bataille vaine mais si on peut au moins être l'égal des hommes et avoir une discussion normale, je le veux bien !

 

Que pensez-vous du concept de parité dans le journalisme ?
 

C'est un peu comme partout (Frédéric Viard intervient rapidement pour nous saluer) Qu’est-ce que tu en penses Frédéric ? (Rires)
(Il répond : « J'ai envie qu'on parte simplement du principe que puisqu’elle est compétente, on la prend, comme pour un homme. S’il est compétent, je vais l'essayer aux commentaires. Elle est compétente ? Je vais l'essayer aussi. Elle est compétente pour être chef ? Alors je vais la mettre chef parce qu'elle doit être chef. Elle est compétente ? Je la mets à l'antenne, je lui donne mission. J'ai envie qu'on traite les gens de la même manière et qu’on ne se dise pas "Faut mettre des filles, parce que ça fait bien de mettre des filles." Pour moi la vraie parité : c'est être traitée d'égal à égale, d'être écoutée de la même manière. »)

 

Êtes-vous d'accord avec l'idée qu’une femme doit prouver deux fois plus qu'un homme pour réussir dans ce genre de milieu ?


Oui c'est vrai, on ne va pas se mentir. Quand j'arrive sur NBA Extra, je dois faire quatre fois plus que Rémy, quatre fois plus que Xavier, c'est beaucoup plus compliqué pour moi, même si j'ai la chance de connaître le basket. J'aurai toujours cette espèce d'appréhension, l’impression que les gens ont un avis négatif d'entrée. C'est très subjectif : toi tu vas aimer un commentateur, une autre personne en aimera un autre ; tu vas aimer un animateur plus qu'un autre, c'est aussi ça qu'il faut prendre en compte. Qu'on aime ou qu’on n’aime pas ça ne me dérange pas. Cependant, qu'on dise "Elle n’y connaît rien !" ça, ça me dérange car il faut écouter ce qui se dit. Il faut voir le travail derrière. Si je n’y connaissais rien à ce point-là je n’arriverais pas à gérer mon équipe tous les jours. C’est un fait, je ne pense pas qu'on dirait ça de Darren (Tullett, présentateur d'une émission de football sur BeIN) et si on le faisait on dirait plus "Ah mais il est Anglais, c'est sympa." Même s’il se trompe de prononciation, on ne lui dira rien alors que moi je vais me faire décrier et insulter. (Rires)


Avez-vous déjà interviewé des hommes misogynes dans leur propos ou dans leur réaction ?


Oui, comme partout, mais jamais avec les sportifs. Eux ont toujours été respectueux de tout, c'est vraiment les personnes avec qui on n’a jamais de problème. Ils ont leur caractère : certains ne veulent pas parler comme n'importe qui d'autres mais je n’ai jamais entendu « je ne veux pas le faire avec la fille ». Après, dans les différentes rédactions, oui j'ai déjà fait des mauvaises rencontres comme un professeur dans une salle des profs. C’est la même chose partout, nous sommes une entreprise comme les autres, sauf qu'on passe à la télé.


Quelle est la pire réaction que vous avez eu à subir ou entendre ?


J'en ai déjà reçu de la part d’hommes mais je ne me souviens plus de leur contenu exact. Il y a aussi toutes les insultes que je peux recevoir sur Twitter. (Rires) Mais dans mon travail non, c’est de la part de femmes que je l'ai eu.
 

Le sociologue Nicolas Delorme juge que « c'est à la télévision que la féminisation a été la plus visible ces dernières années, parce qu'une pression politique forte s'est exercée. Les journalistes sportives ne sont pas beaucoup plus nombreuses qu'avant, mais elles ont gagné en temps d'antenne ». Qu'en pensez-vous ?
 

Je pense que ce n’est pas faux. Je ne sais pas si ça a vraiment changé mais il y a déjà plus de chaînes, et plus de journalistes, ont les voit quand même plus, et elles ont des rôles plus importants puisqu'elles tiennent leurs émissions toutes seules.


Vous en êtes l'exemple type !
 

Oui par exemple. (Rires) Je pense que ça se voit parce que c'est de la télé mais il y a beaucoup de femmes journalistes en presse écrite et en radio. Dans le milieu de la natation, nous sommes plus nombreuses que les hommes. En tennis aussi, il y a énormément de femmes journalistes et c'est drôle parce qu’on se retrouve toutes un peu à chaque fois : je les ai vues à la natation, je les retrouve quasiment toutes au tennis et il y en a quelques-unes qui traînent au Hand.

Christine Kelly déclarait au Parisien « Sous couvert d'anonymat, beaucoup de ces femmes me confient qu'on les prend encore pour des potiches qui n'y connaissent rien en sport au sein de ces rédactions ». Est-ce un sentiment que vous avez déjà ressenti durant votre carrière ?
 

Je ne sais pas trop comment expliquer ça car on ne m'a jamais dit directement "Tu n'y connais rien", et pourtant au basket la plupart du temps les gens sont des vrais ayatollahs. Il ne faut pas oublier que je ne suis pas Éric di Meco ni Jacques Monclar. Nous animateurs faisons de la technique, nous présentons quelque chose. Nous sommes là pour mettre du rythme, donner de l'info, pas pour étaler notre science. Je ne vais jamais donner mon avis sur l'attaque des Chicago Bulls ou sur les raisons pour lesquelles Golden State a perdu son premier match par exemple, je ne suis pas là pour ça. Je pense que le problème est là aussi : il y a un vrai mélange entre les rôles. David Pujadas parle de tous les sujets et pourtant on ne dit pas "David Pujadas il parle de la guerre alors qu'il y connaît rien à la guerre". Nous sommes juste des porte-parole, ici pour exposer ce qu'il s’est passé, pas pour commenter les faits. C'est comme Karine le Marchand qui a fait une émission politique alors qu'elle n'a jamais fait de politique. Elle  n’a pas besoin d'avoir été élue une fois députée pour être journaliste politique. Un banquier n’a pas passé sa vie à compter ses sous avant d'être banquier. (Rires)
J'ai travaillé sur les "Sports blancs" pendant des années alors que je n'ai jamais skié de ma vie et j’adore travailler dessus !


Mais cette confusion entre journalistes et consultants n’est-elle pas également due au fait qu'il y ait de plus en plus de journalistes qui essaient de jouer le rôle de consultant ?
 

Oui, mais pour moi c'est une erreur : on n’est pas là pour ça. Ce n’est pas nous qui devons nous mettre en avant. Nous sommes là pour parler des sportifs et des matchs qui sont passés. Moi je suis aussi là pour faire briller Jacques et Chris, je ne suis pas là pour moi, je ne veux pas me mettre en avant. Je n'ai jamais voulu faire ce métier pour faire de la télé, je fais ça parce que j'aime travailler là-dessus. J’aime regarder le basket, j'aime regarder le hand, j'aime ouvrir l'Equipe le matin et regarder ce qu'il s’est passé, je ne fais pas ça pour être dans Gala ou dans Paris Match et qu'on parle de moi. Je suis juste là pour faire mon travail et rendre service à la chaîne et aux droits qu'on a achetés. Selon moi la parole sainte c'est la parole du consultant, point. C'est celle d’Éric sur le foot, de Jacques sur le basket, Fabrice Santoro sur le tennis. Il ne faut pas oublier que ce sont eux qui vont nous apporter l'expertise dont on a envie.


Et mis à part le sport, souhaitez-vous faire autre chose que du journalisme par la suite ?

 

Actuellement, je ne sais pas si je devais changer totalement. Ça m’arrivera peut-être un jour, je ne vais pas faire ça toute ma vie, il y a bien un moment où on va me dire “T’es bien gentille mais y en a d’autres derrière.” J’aimerai bien être dans le marketing d’une grosse boîte, créer une image, des choses comme ça. Je fais des trucs pour Adidas parfois, je trouve ça plaisant aussi de voir ce côté-là du business. Si je dois arrêter de présenter j’aimerai bien être chef un jour, ça serait une vraie parité. Je pense que cela serait une vraie évolution, plutôt que de simplement mettre une femme aux commentaires.


Propos recueillis par Timothé Goyat Verdeguer et Erwan Fontès
Photo Panoramic