Pascal Froissart est professeur en communication à l'université Paris VIII et spécialiste des rumeurs. Alors que les fausses informations ont marqué la campagne américaine et rythment la présidentielle française, il nous éclaire sur le sujet. Interview.

Les rumeurs ont-elles un impact direct sur le vote des gens ?

En termes de sociologie électorale, il n’y a pas de lien direct entre les campagnes médiatiques et les votes. Par exemple, ce n’est pas parce que les médias sont unanimes en faveur d'un camp que les gens vont suivre cet avis, comme on l’a vu avant le traité de Maastricht en 1992 et, plus récemment, avec les cas du Brexit et de Donald Trump.
Il n’y a donc pas de lien direct entre les rumeurs et les résultats électoraux. Ceci dit, les rumeurs et les informations font partie d’un discours médiatique et entrent en jeu dans le choix politique, au même titre que d’autres choses. C’est donc plutôt un ensemble de facteurs qui déterminent le vote, et pas seulement les rumeurs.


Avec les réseaux sociaux, pensez-vous que nous sommes voués à intégrer les rumeurs à chaque nouvelle élection ?

Il ne faut pas restreindre la question aux réseaux sociaux, mais intégrer les médias. Au milieu des informations, les rumeurs font partie d’un tapis roulant de réponses à des questions que nous ne posons pas. D’où la surprise que provoquent les rumeurs sur la prétendue homosexualité d’Emmanuel Macron, par exemple. Pourquoi soulevons-nous ce point-là ? Même si c’était vrai, cela ne remettrait pas en jeu la compétence d’un homme politique.

Quand François Fillon joue la carte du complot des médias contre lui avec les affaires qui le touchent en ce moment, est-ce un aveu d’impuissance ou une tactique pouvant s’avérer viable ?

Je serais plus tenté de dire qu’il s’agit d’une tactique. Il y a une équipe de communication très efficace autour de lui qui cherche les meilleures solutions pour sa défense. Au début, il a cherché à s’excuser, mais a vu que ça n’a pas suffi. Le problème repose surtout sur ce qu’on lui reproche réellement. Le temps médiatique ne supporte pas l’incertitude juridique, le temps d’une enquête. J’espère que les enquêteurs font bien leur boulot et qu’ils ne vont pas aller trop vite ni dans un sens ni dans l’autre en majorant ou minorant les faits reprochés à François Fillon. Les équipes de campagne sont au courant de ça et font avec. La mise en avant du complot n’est donc qu’une tactique de diversion en attente du verdict judiciaire.

Aux Etats-Unis, que révèle la communication hyper connectée de Donald Trump ? Fait-il figure de « troll » en chef du monde ?

Je suis assez d’accord avec cette dénomination. Néanmoins, je trouve que l’on personnalise un peu trop le troll en question. Cette communication fait partie d’une tactique globale et n’est pas du tout un tropisme personnel. Tout le monde s’accorde à dire que Donald Trump ne sait pas se servir d’un ordinateur, et son téléphone est loin d’être dernier cri. Quand on s’intéresse à l’origine de ses tweets, on observe qu’ils viennent tous, ou presque, d’iPhones ou d’ordinateurs. De toute évidence, ce n’est donc pas lui qui écrit ses tweets. Une étude a ainsi montré qu’en moyenne, sur 100 tweets, Donald Trump en écrit 2 !
Sa com' ressemble à ce que Naomi Klein appelle une « communication de choc » : il faut créer le choc en permanence pour faire avancer des sujets à la marge. C’est un style far-west, où on tire dans les pieds pour faire peur. Au final, les gens font ce qu’ils lui disent de faire.
Au-delà de Trump, la stratégie de choc est devenue le crédo d’une frange politique extrême, aussi bien à gauche qu’à droite. Ce que l’on voit par exemple avec RT et Sputnik est dangerosissime, car ils divulguent des informations tendancieuses pour influer sur le débat politique. L’histoire des mails d’Hillary Clinton, qui n’était pas un enjeu majeur de la campagne américaine, a pris une importance considérable à travers ces médias, qui occupent l’espace public médiatique pour favoriser des candidats au détriment d’autres.


Avons-nous atteint un âge d’or des fausses informations ?

Il y a toujours eu de fausses informations, cette situation n’est pas propre à notre univers hyper connecté. Ce qui a changé, c’est le côté désinhibé et amoral de la chose. Jusqu’à présent, on diffusait des mensonges de manière dissimulée. Aujourd’hui, même les chefs d’état sont capables de proférer des insanités. Selon moi, c’est avant tout une question de mode qui encourage un discours trash, loin d’être propre à la politique. Il y a une sorte de changement dans l’esthétique moderne qui dépasse largement les fausses nouvelles.

Pensez-vous que l’on est tombé dans un cercle vicieux ou que l’on peut lutter efficacement contre les fausses informations ?

Il va sans dire qu'il faut lutter contre le phénomène. C’est quelque chose qui est sans fin : on n’arrivera jamais à trouver ce qu’est la vérité. Les initiatives de labellisation m’étonnent donc, puisque le jour où on parviendra à trouver la vérité, on aura trouvé Dieu ! En revanche, ces initiatives montrent que l’on prend à bras-le-corps le problème, même si les solutions n’existent pas. Comme disait Hemingway, le chemin compte plus que la destination. Il faut se battre contre le mensonge même si la bataille est perdue d’avance. C’est le rôle des journalistes de combattre l’enfumage et les fausses informations, en effectuant de vraies enquêtes sans délivrer d’informations dans l’urgence.
 

PROPOS RECUEILLIS PAR 
PAUL IDCZAK

PHOTOS ABC NEWS,
CREATIVE COMMONS

"Le jour où on on trouvera la vérité, on aura trouvé Dieu !"

"Il n'y a pas de lien direct entre les rumeurs et les résultats électoraux"

"Donald Trump, c'est un style far-west : on tire dans les pieds pour faire peur."