Rémy Buisine est bien connu sur les réseaux sociaux. Il parcourt les manifestations et les rassemblements de la capitale armé de son smartphone, et diffuse en direct ses images sur les réseaux sociaux. Rencontre avec celui qui chamboule le journalisme avec ses directs suivis par plusieurs milliers de visionneurs.
 

La Pause Actu : Vous avez commencé à faire parler de vos vidéos « live » sur les réseaux sociaux avec la Nuit Debout à Paris, au printemps 2016. Comment a débuté l’aventure ?
 

Rémy Buisine : En réalité, j’ai commencé un peu plus tôt, en mars 2015, au moment où l’application Périscope est sortie. J’étais community manager [animateur sur les réseaux-sociaux] et je me tenais au fait de tout ce qu’il se passait sur les réseaux sociaux. J’avais toujours eu cette passion pour l’actualité et pour le journalisme. Cette application, c’était l’occasion d’aller vers un nouveau support. Les chaines d’information en continu sont devenues les éléments moteurs du cortège de l’information en temps réel. Le live streaming peut être un nouvel arc à la panoplie du journaliste.
 

LPA : Vous aviez des expériences de journaliste par le passé ?
 

RB : Je suis autodidacte à 100%, je ne suis pas passé par un circuit traditionnel. Je n’étais pas du tout un scolaire, pour être très honnête. Je n’avais pas vraiment cherché à travailler parce que ça ne m’intéressait pas vraiment.


LPA : Et la suite, le live streaming, et la rencontre avec « Brut. » …?
 

RB : J’ai commencé à filmer en mars 2015. Il a fallu le temps de prendre ses marques, de trouver son public. Il y a eu un premier écho en novembre 2015, avec les tragiques évènements que nous avons connus, à Paris, où la couverture en live streaming permettait d’apporter directement des informations depuis le terrain. Certaines manifestations anti-COP21 avaient aussi beaucoup été suivies. La grande rampe de lancement pour moi, ça a été l’époque de Nuit Debout.
 

C’est suite à cette exposition que j’ai été contacté par ceux qui lançaient « Brut. » : Laurent Lucas et Guillaume Lacroix. Ils m’ont contacté l’été dernier, et j’avais plusieurs possibilités : rentrer dans une rédaction « plus classique », quitter le format que j’utilisais et rentrer dans le moule d’une chaine d’information en continue, ou sortir sous le format de « Brut. » qui était dans la continuité de ce que je faisais.
 

Quand je signe mon contrat, je signe sur un projet et non sur un média existant. Sur le papier, je trouvais ça très séduisant. Vu les équipes en place, l’idée et mon expérience des réseaux sociaux, j’avais une idée bien précise de la façon dont ça pouvait se faire, et ça correspondait plutôt bien. C’est pour ça que j’ai voulu partir avec « Brut. ».
 

LPA : Aucun contrôle n’est fait sur les images ? Aucune floutage ou différé ?
 

RB : J’ai toujours la main sur le téléphone. S’il se passe quelque chose de grave, s’il y a un évènement important, je peux toujours détourner l’image. J’ai toujours eu à l’esprit ce point.  Pendant les manifestations de l’année dernière contre la Loi Travail, il y avait des images extrêmement violentes, qu’il n’était pas utile de montrer, en direct en tout cas. Pour des personnes qui étaient grièvement blessées, je ne pense pas que montrer l’image en live soit pertinent. Expliquer qu’une personne est blessée, c’est de l’info, la montrer en direct, sans que la personne qui regarde puisse être prévenu, c’est pas forcément pertinent.  C’est mon rôle, sur le terrain, de faire attention à ce qui apparaît à l’image.
 

LPA : Comment est ce que vous sélectionnez les événements que vous filmez ?
 

RB : La ligne éditoriale de « Brut. » est extrêmement large. On couvre à la fois de la politique, on fait des interviews. On fait aussi ce que l’on peut appeler de la société, mais aussi, je n’ai jamais réussi à lui trouver un équivalent en français, les breaking news. En général, de 60 à 70% des manifestations qui vont avoir lieu peuvent nous intéresser.

Pour ce qui est de l’actualité chaude, tout est question de réactivité. L’idée, c’est d’être réactif, et d’y aller le plus rapidement possible.
 

LPA : Quel rapport avec l’internaute, qui n’avait pas forcément prévu de s’arrêter ici : une nouvelle manière de produire du contenu ?
 

RB : Sur Internet, les habitudes de consommation sont très différentes de la télévision par exemple. La télévision, vous allez vers elle. La durée d’écoute est en général assez longue, 20 à 30 minutes, ou même l’intégralité d’une émission. Sur Internet, les gens restent sur un live entre 2 et 5 minutes. Il n’y a aucun mal à répéter à xh55 ce que vous avez dit à xh45, car les gens  qui vous regardent à xh55 sont pour 90 à 95% des personnes différentes de ceux qui vont regarder à xh45.
 

Les réseaux sociaux ont une puissance incroyable dans le partage de l’information, mais ils véhiculent malheureusement aussi beaucoup « d’intox ». Le but du live est aussi de pouvoir être très rapidement sur place, montrer ce qu’il se passe sur le terrain, et tuer les rumeurs.
 

Il y a par exemple eu une grosse opération à la gare du Nord, il y a une dizaine de jours. Dès qu’il y a eu des informations sur l’évacuation de la gare du Nord, il y avait des rumeurs extrêmement relayées qui faisaient état de fusillades, de prise d’otage, d’attentat, de blessés. Les images en direct permettent de montrer qu’il y a une opération d’envergure, mais aussi que les choses étaient assez calme, et sous contrôle. Avec les images en direct, on peut très rapidement tuer les rumeurs qui malheureusement sont de plus en plus nombreuses sur des évènements dramatiques.
 

LPA : Comment gérez vous les commentaires en direct, les retours des spectateurs ?
 

RB : Le modèle de live streaming s’est construit avec les retours des commentaires.  Ce qui est assez génial, c’est de voir que pour la première fois, une personne qui suit un direct n’est pas simplement un spectateur, mais peut aussi être un acteur de celui-ci, et ça change pas mal de choses. Vous pouvez interpeler le journaliste, vous pouvez lui poser des questions. En impliquant les internautes, vous pouvez aller chercher du vécu, et dépasser la simple élaboration de l’interview par un journaliste pour un intervenant.
 

LPA : Quels retours recevez vous de vos collègues journalistes ?
 

RB : Au départ, ils voyaient un téléphone, et se disaient « c’est de l’amateurisme ». Un mec qui se ramenait avec un téléphone, comme ça, c’était un gars qui venait faire joujou. Quand une rédaction arrivait avec une caméra, vous deviez presque leur laisser la place, parce qu’ils se considéraient comme supérieurs. Ça, c’était vraiment au départ. A partir du moment où les gens ont compris ce que je faisais sur le terrain, qu’on a commencé à en parler, ça a totalement changé.

Certains journalistes de chaine d’info en continu disaient même « c’est génial, c’est un nouveau format, c’est un nouvel outil. En plus tu as de la chance car tu as plus de libertés que nous. Si tu veux faire un direct d’une demi heure, tu le fais, si tu veux faire une heure, tu le fais, alors que pour nous, tout est timé, tout est minuté ». 
 

LPA : quels sont les inconvénients de ce format ?
 

RB : Pour la qualité des images, sur des sujets de jour, de près, je pense que le téléphone et la caméra sont au même niveau. Là où la caméra a encore un avantage, c’est sur les sujets de nuit, et sur les zooms. Ça s’améliore d’années en années, les téléphones sont plus performants.
 

LPA : Quelles sont vos envies pour la suite ?
 

RB : A court ou moyen terme, c’est la chance d’élargir un peu mon panel de lives avec « Brut pop » [culturel] et « Brut Sports ». C’est aussi que le format continue de prendre des habitudes dans le grand public, que les audiences se développent. Aujourd’hui, je suis content de ressentir que les personnes viennent spontanément sur les réseaux sociaux pour s’informer. Sur le plus long terme, c’est difficile à dire. Il y a encore un an, j’étais community manager dans des rédactions parisiennes. Le métier de journaliste restait un doux rêve pour moi, et c’est allé beaucoup plus vite que je ne l’imaginais.
 

Propos recueillis par Quentin Trigodet.

PAR QUENTIN TRIGODET
PHOTO RÉMY BUISINE

"Dans les manifs, on est avec le moins de matériel possible. Ce sont parfois des situations qui sont extrêmement tendues, et dans certaines circonstances, moins on a de matériel, mieux c’est." 

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"Expliquer qu’une personne est blessée, c’est de l’info, la montrer en direct, sans que la personne qui regarde puisse être prévenu, c’est pas forcément pertinent."

"Le live streaming, c’est du direct, c’est de l’instantané, c’est tout de suite, et ça permet de montrer ce qu’il se passe, de mettre en perspective les choses, de contextualiser."

"Avec les images en direct, on peut très rapidement tuer les rumeurs qui malheureusement sont de plus en plus nombreuses sur des événements dramatiques."

"Un mec qui se ramenait avec un téléphone, comme ça, c’était un gars qui venait faire joujou."