Interview : Vanessa Oliveira, membre du mouvement démocratique 18 mars

La Pause Actu a rencontré Vanessa Oliveira. Membre du mouvement démocratique 18 mars opposé à la procédure de destitution de Dilma Rousseff, elle nous livre son avis sur le Brésil, car selone elle, "ce qui s'y passe n'est pas juste".

 

Bonjour Vanessa, pouvez-vous vous présenter pour ceux qui ne vous connaissent pas ?
 

Je m’appelle Vanessa Oliveira, je suis journaliste à la base, doctorante en science sociale et en science de l’information et de la communication. J’ai fait un master en science politique, et j’ai également fait un doctorat sur l’entrée de Google à Cuba, donc rien à voir avec le Brésil (rires). J’ai toujours travaillé sur Cuba. Je suis une passionnée de politique. Je donne des cours en Université et depuis le 18 mars je suis membre du mouvement démocratique 18 mars. Ce mouvement s’est créé pour essayer d’unir les forces avec les mouvements qui se faisaient dans ce sens-là au Brésil et pour éviter la destitution de Dilma Rousseff même si on ne défend pas le dernier gouvernement composé de beaucoup de politiques de droite. Ce mouvement n’est pas une défense aveugle de la présidente. La destitution de la présidente, si elle a lieu, doit se faire de façon claire, et surtout propre.

 

Vous avez des revendications spécifiques, en plus de vouloir empêcher la destitution de Dilma Rousseff ?
 

En France, nous sommes basés à partir d’un groupe de doctorants. Tout d’abord, nous avons fixé un rendez-vous pour une manifestation. A partir de là, nous avons créé un manifeste et nous avons commencé à nous organiser. Les médias français publiaient des choses atroces sur le Brésil, il y avait vraiment des points où l’on voyait bien que les journalistes n’avaient pas tout compris. Par exemple, dans le journal Libération, il y avait des traductions des médias brésiliens faussées. Cela prouve qu’il faut vraiment se méfier de ce qui est publié.
Je vais vous donner un exemple au Brésil : quand Fernando Collor de Mello était au pouvoir, il a été dénoncé pour trafic d’influence, mais les médias nationaux ont préféré prendre sa défense. Ils ont tenu jusqu'à la fin, et c’est seulement quand on a su que le président allait être destitué que les médias ont décidé d’avouer qu’il y avait vraiment eu des manipulations en 1989. Il a fallu attendre 1992, et donc 3 ans, avant que les médias ne se décident à traiter l’information correctement.

 

Un autre exemple : en 1989, durant la première véritable élection depuis la dictature de 1989, le second tour opposait Fernando Collor de Mello à Lula da Silva. Le débat entre les deux hommes était diffusé sur Globo, un des plus gros médias du monde, et dans l’édition du lendemain, les médias ont montré un Lula mal éduqué, mal rasé, qui ne savait pas se tenir, alors que Collor de Mello avait une bonne image. Ceux qui ont vu ce débat ont bien vu qu’il était équilibré, Lula ayant même clairement dominé les débats. Mais comme les médias n’ont montré que la face négative de Lula et la face positive de Collor de Mello, c’est ce dernier qui a gagné l’élection, et ce débat a eu une très grande importance dans l’issue du scrutin. Cette édition spéciale a été réalisée par les hauts cadres de Globo, qui étaient amis avec les grandes familles régionales, d’où provient justement Collor de Mello. Donc il faut se méfier des médias brésiliens.

 

Pour rester dans la connivence entre pouvoir public et grands patrons, qui existe aussi bien en France qu’au Brésil, pensez-vous que la présidente Dilma Rousseff soit réellement impliquée dans le scandale Petrobras ? On sait notamment que certains membres de son parti, et même de tous les partis du parlement, ont reçu des pots-de-vin.
 

Il y a deux choses assez compliquées qui sont souvent confondues. D’abord, le scandale Petrobras, qu’on appelle ici au Brésil l’opération Lava Jato (ndlr : l’endroit où l’on lave les voitures au Brésil.) Ce scandale n’est pas lié, judiciairement, au processus de destitution de la présidente. Néanmoins, médiatiquement, le lien existe car ces deux affaires tombent en même temps. Jusqu'à maintenant, la justice n’a sorti aucune preuve entre Dilma Rousseff et le scandale Petrobras. Mais les gens pro-destitution essayent justement d’impliquer Dilma Rousseff en tant que responsable, car elle était ministre de l’énergie à une période qui concorde avec le début des pots-de-vin.
Depuis 2002, il y a ce qu’on appelle ici le domino do fato, c’est à dire que si quelqu’un est dans la position de savoir ce qu’il se passe, il est directement coupable.

 

Pensez-vous qu’il existe un complot au sommet de l’Etat brésilien ?
 

Oui, je pense qu’il en existe clairement un. C’est assez lourd, mais pour comprendre le Brésil il faut connaître son histoire. Ce pays a été construit à partir de la colonisation. A l’époque, le territoire était tellement grand qu’il a fallu réfléchir à des manières de le peupler. Ce qu’il s’est passé, c’est que les dirigeants ont découpé le pays en énormes parcelles de terre, qui représentent plus ou moins les états brésiliens actuels, qui ont ensuite été données à des familles. Cet événement s’est déroulé en 1574 et porte le nom de capitanias hereditarias. Ces familles ont transmis leurs terres de génération en génération jusqu'à l’abolition de ce système par le Marquis de Pombal en 1759. Néanmoins, ces familles sont toujours restées très puissantes économiquement et politiquement. Aujourd’hui elles font encore partie des plus puissantes familles du pays : elles possèdent les plus grands médias, sont riches et ont donc beaucoup d’influence et de pouvoir. Elles formaient une sorte d’oligarchie, et ce système perdure toujours aujourd’hui, bien qu’il soit à une echelle moins importante. Mais si on ne fait pas de vraie réforme étatique, elles resteront toujours aussi puissantes et rien ne changera.
La destitution de la présidente est donc surtout une façon de mettre en place un autre gouvernement qui ne touchera pas au privilège des classes aisées dont font partie ces familles. Je pense donc que oui, c’est un coup d’état et non pas juste une manoeuvre politique comme il en existe beaucoup.



 

"Pour comprendre le Brésil, il faut connaître son histoire"

 

 

 

Selon vous, le futur du Brésil se trouve-t-il aux côtés des Etats Unis ou aux cotés de la Chine et des autres puissances émergentes ?
 

Aujourd’hui, je pense que l’on voit bien que les Etats Unis veulent sortir du bourbier du Moyen-Orient. Ils sont moins présents dans la crise en Syrie et laissent faire les choses. Ils se tournent plus vers le pacifique, en attaquant la Chine. Par exemple, les Panama Papers ont essentiellement visé des gens originaires des BRICS, et il y a au contraire peu de noms européens ou américains qui sont sortis. Je pense que les BRICS et ces alliances de pays du Sud font peur, notamment la présence de la Chine parmi eux. Actuellement, les Etats-Unis essayent de faire bouger l’opinion publique pour montrer que leur modèle est le meilleur, et son influence sur l’Amérique latine s’est traduit par le début d’un tournant néolibéral sur le continent.
 

Je pense que cette alliance des économies émergentes fait peur à cette super puissance, surtout lorsqu’elle se développe. Je pense donc que l’avenir du Brésil est au coté des autres BRICS. Néanmoins je préfère ne pas trop m’avancer dessus puisque je ne connais pas toute les articulations de ce groupe. On ne peut pas savoir ce qu’il se passe, car depuis 10 ans, au brésil, nous avons eu des gouvernements qui sont pour une souveraineté du pays, une indépendance à l’égard des institutions comme le FMI. Mais ce qui se passe dans le pays actuellement est assez grave. Les gens qui se battent pour la destitution se positionnent pour les Etats Unis, notamment un sénateur, Aloysio Nunes, qui a voté la destitution au Parlement avant de partir faire des affaires aux Etats-Unis et de rencontrer des proches de Clinton.

 

L’indépendance d’un pays aussi grand et puissant que le Brésil ferait donc peur aux Etats Unis ? Y aurait-il une forme de retour de la doctrine Monroe ?
 

Oui en quelque sorte, les Etats-Unis veulent conserver leurs influences qu’ils ont perdues sur le Brésil pendant ces années où le PT était au pouvoir. On voit donc qu’il y a une forme d’impérialisme vis-à-vis des Etats Unis. Il serait donc plus bénéfique pour le Brésil de rester proche des BRICS. Mais ce point et la destitution sont liés. David Miranda, un journaliste très influent, est connu pour être le compagnon de Glenn Greenwald. Ces deux journalistes sont ceux qui ont révélé le scandale des écoutes de Snowden. Et, dans ces révélations, il y avait des écoutes faites par la NSA de Dilma Rousseff et de Petrobras, et je ne pense pas qu’il s’agisse d’une simple coïncidence. Surtout qu’en même temps, les Etats Unis cherchent du pétrole dans des régions plus proches du Brésil, puisqu’ils se désengagent du Moyen Orient. Dans les crises politiques profondes qui touchent l’Amérique centrale et l’Amérisque du Sud, on peut y lire une participation silencieuse des Etats Unis, dans des manoeuvres politiques que l’on va sûrement découvrir à l’avenir.

L’intérêt géopolitique et économique énorme pour les Etats Unis si ce projet de destituion arrive à son terme. Ce projet est d’ailleurs une vengeance. Il suffit de voir les acteurs qui se cachent derrière. D’abord, le chef de la chambre des députés, Eduardo Cunha. C’est quelqu’un de sale, qui a trempé dans beaucoup d’affaires, a été cité dans les Panama Papers, mais aussi par Wikileaks. Il est de notoriété publique qu’il possède plusieurs comptes offshores, liés à des cas de corruption qui sont classés.

Car il y a autre chose à savoir avec le Brésil : jusqu'en 2002, la police fédérale n’avait pas beaucoup d’indépendance. Les procureurs qui se chargeaient des dossiers de corruption étaient nommé par le président. C’est Lula qui a changé ça. Avant, on avait ce qu’on appelle au Brésil les « procureurs-tiroirs », c'est-à-dire que dès qu’un d’entre eux recevait un document qui pouvait éclabousser le gouvernement ou la majorité, il le classait directement dans le tiroir, sans suite. Il y a donc eu des cas de corruption que tout le monde connaît aujourd’hui qui n’ont jamais été traités. Depuis que Lula a changé ça, des grand patrons et des chefs d’entreprise ont été mis en prison, chose impensable auparavant ! Pour revenir à Eduardo Cunha qui a donc trempé dans ces affaires, sans être inquiété, il  a profité d’être à la tête de la chambre des représentants pour passer des « loi bombes », c'est-à-dire des lois sulfureuses plaisant aux classes les plus pauvres et les plus conservatrices du pays, comme la criminalisation de l’avortement.

 

Le rôle du catholicisme est-il toujours très important au Brésil ?

 

Oui, absolument. Mais le nombre de catholiques diminue depuis la montée des « néo-pentecôtistes » dans les années 1990. Ce groupe religieux se mêle beaucoup de la politique et des médias, possède des chaines de télé et donc beaucoup d’argent et de pouvoir. Lula a été beaucoup critiqué pour avoir négocié avec eux. Néanmoins, le pays reste très religieux,et souvent les députés votent en déclarant qu’ils le font au nom de Dieu. La religion constitue aussi une forme d’espoir et d’apaisement dans un pays qui est rongé par les inégalités sociales.

 

L’organisation des Jeux Olympiques cette année, était-ce une bonne idée ?

 

Honnêtement, non. Je ne pense pas que dans un pays où la pauvreté et la corruption sont si élévées il soit opportun d’organiser ce genre d’événement. La Coupe du Monde de football en 2014, c’était important pour l’image du pays car l’évènement a été très médiatisé, mais je pensais que ça allait mal tourner à un moment ou à un autre, notamment à cause de la corruption. Inviter la FIFA, qui est connus pour ce genre d’affaires, dans un pays ou les institutions sont encore faibles, ça ne pouvait pas être bien. Finalement, cela a été plutôt réussi malgré les mouvements sociaux. D’ailleurs, au Brésil on n’a pas montré beaucoup de mouvements sociaux, à part ceux contre Dilma Rousseff.

 

Pouvez-vous nous en dire plus sur votre tribune dans le journal Le Monde ?
 

Au départ, quand on a commencé à s’organiser avec le mouvement démocratique du 18 mars, nous avons pensé aux stratégies que l’on pouvait adopter pour aider le Brésil. En effet, nous sommes en France, l’océan nous éloigne de notre pays, et on devait trouver des situations alternatives aux réseaux sociaux comme Facebook. Pour nous faire connaitre, on a décidé d’utiliser le concept de guérilla médiatique, c'est-à-dire qu’à chaque fois qu’un journal écrivait un article, on postait des commentaires en corrigeant les erreurs de l’article.

Malheureusement, cette stratégie n’a pas été très efficace. On s’est donc réunis pour chercher d’autres solution. Dans ce mouvement, il y a beaucoup de juristes, de journalistes et de doctorants qui peuvent prouver par A+B que les médias brésiliens mentent et qu’ils font un travail de désinformation. Nous avons donc commencé à envoyer des lettres directement aux rédactions. En parallèle de cela, nous avons pensé a écrire des tribunes. Puisqu’une des personnes du groupe connaissait un journaliste du Monde, nous avons pu faire passer cette tribune. Concrètement, notre mouvement doit pouvoir commencer à sortir des documents dans le but d’offrir une autre source d’information que celle du Brésil. Par exemple, dans beaucoup d’article que je lis il y a toujours des erreurs, dont la dernière en date est l’histoire de Lula qui essaierait de devenir ministre pour échapper à la justice.
 

 

"Concrètement, notre mouvement doit pouvoir commencer à sortir des documents dans le but d’offrir une autre source d’information que celle du Brésil"

 

 

C’est ce que nous avons écrit dans notre article…
 

Oui, ce n’est pas surprenant, ça a été repris beaucoup de fois. En fait au Brésil, les ministres peuvent être jugés de façon privilégiée, c'est-à-dire qu’au lieu de passer par un tribunal, ils peuvent directement passer en jugement à la cour fédérale suprême. Les juges y sont appointés par les présidents, mais Lula a tellement peu de capital politique qu’il est impossible pour lui de vouloir les corrompre. C'est aberrant de penser que Lula est capable de convaincre les juges. Par ailleurs, parmi les juges présents, il n’y en a pas un seul qui a parlé pour les défendre, lui et Dilma Rousseff .
L’invitation de Dilma à Lula pour qu’il vienne composer son ministère s’est en réaliré surtout déroulée dans l’urgence :  la présidente a moins de charisme, elle n’aime pas les allocutions, alors que Lula oui. Pour prouver son innocence, Lula a par exemple ouvert ses comptes, afin de montrer qu’il n’a rien à cacher.


Certes, mais d’autre politiques ont déjà usé de cette technique, et au final ils sont impliqués dans des affaires, comme les Panama Papers.
 

Et bien justement ! Lula n’est pas cité dans le Panama Papers, alors que d’autre politiques du pays oui, et ces personnes n’ont pas subis la même pression que celle établie sur Lula. Je défends clairement l’existence d’une différence de traitement selon les personnalités. A titre personnel, je ne veux plus voir Lula au pouvoir car il a une vision dépassée du Brésil. J’attends qu’une gauche émergence arrive, davantage axée sur l’environnement et les questions écologiques que sur l’idée de toujours produire plus. Ce qu’il se passe actuellement dans le pays est injuste, car il n’y a pas de justice et c’est la démocratie qui est en danger. Si le projet de destitution passe, ce serait très démobilisant, car nous sommes actuellement à mi-mandat, et il y aura donc des élections indirectes. C’est pour ça que notre mouvement est opposée à la destitution, car dans un pays avec des institutions aussi faibles que le Brésil, on n’a pas besoin d’une dérive autoritaire. Le sénat qui demande la destitution de la présidente ne parle d’aucune réforme politique, ni des financements privés de campagne. En fait, ils veulent qu’on les laisse entre eux et leur corruption. Lula s’est trompé, il a pensé qu’on pouvait négocier avec ces gens-là, mais c’est impossible. Soit on change totalement la structure politique du pays, sois on est destiné à voir le pays rester gangréné par la corruption.
 

Pour preuve, un chef des représentants corrompu essaye de destituer une présidente honnête. Il est intéressant de s’intéresser aux acteurs de cette destitution. Par exemple le parti de ce chef des représentants est le PMDB, ce parti est en fait la nouvelle forme du MDB, le parti d’opposition pendant la dictature militaire. A l’époque il n’y avait que deux partis, le MDB et l’ARENA, qui était le parti sur lequel s‘appuyait le gouvernement militaire. Nous, au Brésil, nous n’avons pas fait une révolution mais plutôt conclu un accord. La transition a duré 4 ans, de 1985 à 1989. Pendant cette transition démocratique, il y avait un président d’intérim, José Sarney, qui appartenait au PMDB. Cet homme fait partie de la famille des très riches qui sont présents dans la politique et les médias. Lui et sa famille possèdent beaucoup de terre dans le Maranhão, équivalent à la Belgique. Ainsi, après la fin de la dictature, le MDB, puis le PMDB se sont retrouvés au pouvoir. Même aujourd’hui que le pays est passé à gauche, ils sont toujours proches du pouvoir. Outre Eduardo Cunha, président de la chambre des représentants, il y a également Michel Temer qui n’est autre que le vice-président de Dilma Rousseff. Si destitution il y a, c’est lui qui arrivera au pouvoir, et avec lui le PMDB. Cette destitution est donc une façon pour le PMDB et les riches oligarques de revenir au pouvoir, qu’ils ont perdu face à Lula en 2002 et qu’ils ont échoué à reprendre lors des élections suivantes.

(Crédits photo : Mouvement démocratique 18 mars)