Analyse d'une longue journée au Grand Rex, avec beaucoup de jugements arbitraires et une bonne dose de mauvaise foi.

12h30 : C’est plein d’entrain que je pars de chez moi en ce dimanche après-midi ensoleillé pour me rendre au Grand Rex, où sont diffusés les quatre films de la célèbre quadrilogie du plus grand aventurier des salles obscures : Indiana Jones. J’ai évidemment pris soin de ne pas avoir revu les films avant ce grand rendez-vous, comme s’il avait été prévu depuis des années dans mon esprit.
 

13h30 : Après m’être légèrement perdu sur les Grands Boulevards, je pénètre enfin dans la salle aux lumières tamisées du Grand Rex, non sans avoir au préalable présenté mon invitation au personnel d’accueil et admiré la jolie réplique du side-car utilisé par Indy et son père dans "La Dernière Croisade". Tout semble fait pour que l’on soit totalement immergés dans ce « Rex perdu », et ça fonctionne !

14h00 : Esteban Perroy, animateur attitré de la salle de spectacle parisienne, apparaît sur son balcon et chauffe le public en le questionnant sur sa connaissance de la Raiders’ March. Sans surprise, les centaines de spectateurs dont je fais partie ne se font pas prier pour entonner en chœur le célèbre thème composé par John Williams. Puis le maître de cérémonie nous félicite pour l’entrain dont nous faisons preuve, qui serait apparemment plus élevé que celui du public de la veille, puisque les bobos parisiens présents pour la VOSTFR auraient visiblement plus de mal à exprimer leurs émotions dans un cercle fermé.
Me voilà au moins face à un fait : je vais regarder quatre films en VF dans la même journée. Le temps que mon cerveau switche et quitte le mode lecture de sous-titres, j’essaie de me rappeler à quand remonte la dernière fois que j’ai réalisé cette prouesse. Bien évidemment, je ne m’en rappelle pas, et je passe à autre chose : l’introduction orchestrale commence, et avec elle vient la beauté auditive.

14h27 : Le grand moment arrive enfin : "Les Aventuriers de l’Arche Perdue" va commencer. Avant cette grande inconnue, les questions se bousculent dans ma tête : à quoi ressemble la voix d’Harrison Ford en français ? Aura-t-on droit à des stéréotypes raciaux dans le doublage ? etc.
A vrai dire, je ne pourrai me laisser porter par la magie filmique tant que je n’aurai pas eu les réponses à mes interrogations. Heureusement, les premières images me ramènent à mon enfance, et à cet anniversaire un peu obscur où j’avais eu pour la première fois peur pour Indy, que je ne connaissais alors pas, lorsqu’il se fait poursuivre par cette immense boule de pierre dans les couloirs d’un temple perdu. Le charme aventurier opère, mais le soufflé retombe vite… Oui, la voix de Ford me manque, elle qui porte si bien cet humour un peu grinçant propre à Han Solo et, à certains moments, à Indiana Jones. Logiquement, je ne suis pas assez bobo pour dénigrer de bons efforts, mais, comme faire un marathon avec les vieilles chaussures d’un ami, me mater 8h de films en VF ressemble à une montagne insurmontable.

15h02 : Comme l’eau fraîche de l’Océan Atlantique, pour apprécier un film, il faut juste savoir rentrer dedans. Une fois passées les appréhensions des premières minutes, le décalage entre les lèvres et les mots ne devient plus qu’un jeu assez amusant au cœur d’une histoire palpitante. Le public vient d’applaudir le mépris d’Henry Jones Jr lorsqu’il achève d’un coup de pistolet son adversaire maniant orgueilleusement son sabre. Car il arrive parfois aussi aux héros d’en avoir marre, et c’est tout à leur honneur.

15h44 : Les reflets dorés de l’Arche d’Alliance illuminent le Rex, et l’on aime détester les nazis qui cherchent tant bien que mal à se la procurer avec l’aide du lâche « archéologue » français Belloq, interprété par… le Britannique Paul Freeman. Comme quoi, 27 ans avant "Le Royaume du Crane de Cristal", dans lequel l’antagoniste russe est interprétée par Cate Blanchett, il n’était déjà pas aisé de trouver des acteurs étrangers pour jouer des rôles d’étrangers ! Au moins, l’avantage avec la version française, c’est que les accents forcés ne ressortent pas autant qu’en version originale. C’est déjà ça !

16h20 : Le je t’aime moi non plus entre Marion et Indy n’ayant duré qu’une scène, la happy end de ces "Raiders Of The Lost Ark" n’a au final pas grand-chose de surprenant. On aura au moins redécouvert la passion des cinéastes nazis pour les fondus enchaînés lors des tournages de films de propagande. Seuls sur une île déserte avec une arche aux pouvoirs mystérieux, on regrettera que l’ellipse sur le retour à la vraie vie arrive trop rapidement pour les deux tourtereaux Ford et Allen…
Floué par les services secrets, Indy, qui ne reste qu’un professeur, va-t-il perdre son intérêt pour les grandes découvertes archéologiques ? Il faut attendre 25 minutes d’entracte pour connaître la suite.

 

17h00 : Le temps d’une jolie version d’Anything Goes, thème d’ouverture du "Temple Maudit", interprété par les élèves de l’école de comédie musicale, nous sommes transportés dans une partie de ce qui nous attend à l’écran. La comparaison avec l’originale est intéressante, hommage assumé aux années 30 par le duo Lucas-Spielberg. En Willie Scott, Kate Capshaw ramène dans l’entre-deux-guerres sa permanente frisée typiquement eighties, et l’on commence déjà à se perdre dans la véritable date de ce second opus des aventures d’Indy.

17h26 : La relation entre le taquin et orgueilleux Indiana Jones et la charmante mais souvent insupportable Willie Scott fait des merveilles, mais je suis pour une fois déçu que les doubleurs n’aient pas davantage exagéré les accents indiens des habitants du village en détresse. On s’y perd dans les plans larges, et il n’y a guère que la voix de Demi-lune pour nous rappeler que nous sommes en Asie et non dans un café parisien à la mode dans les années 80. Entre en faire trop et en faire pas assez, il faut trouver la limite. Ici, elle n’est pas assez visible, et cela nuit à mon appréciation du film… Peut-être faudrait-il que j’oublie la version originale le temps de cet après-midi.

 

18h37 : Ce temple maudit a rejailli de ses cendres, mais les gardes qui le composent ne sont vraiment pas à la hauteur de l’évènement. Le surnombre n’a jamais fait la force des ennemis dans les films d’action, alors avec l’intelligence en moins… Mola Ram met du cœur à l’ouvrage, pourtant il suffit qu’Indy fasse le pont pour qu’un empire naissant s’écroule lamentablement dans la gueule des crocodiles. Restent que l’exotisme et la lumière du film sont ses points forts, ainsi que ses nombreux retournements de situation. Même en connaissant la fin, il m’arrive encore de me demander comment Jones va s’en sortir !

19h15 : Après une seconde happy end aux airs de défense de la nature et un entracte de 25 minutes, voilà qu’arrive Robert Watts, producteur des trois premiers Indiana Jones, mais également de chefs d’œuvre comme la trilogie Star Wars ou "Qui veut la peau de Roger Rabbit ?". Son nom copieusement applaudi au début de chaque film, c’est LA star de la journée (du moins en chair et en os). A 78 ans et à la retraite, sa courte masterclass animée par « monsieur Lucasfilm en France » Patrice Girod tient ses promesses, à commencer par une étonnante reprise a cappella de Douce France de Charles Trenet par l’invité du soir, reprise en chœur par le public. On a ainsi droit en français à quelques anecdotes croustillantes sur la série Indiana Jones, mais pas d’info sur le cinquième opus. Normal, Robert n’est plus actif dans la production, et s’il connaît très bien Harrison Ford, il ne travaillera pas sur la prochaine aventure d’Indy aux côtés de Steven Spielberg.

19h35 : Un dernier pour la route. Pendant presque vingt ans, "La Dernière Croisade" a été la conclusion des péripéties internationales d’Indiana Jones. Un film au casting impressionnant, qui s’est vu chiper l’honneur du point final par "Le Royaume du Crane de Cristal" en 2008. Le voilà qui démarre pile à l’heure, et toujours dans le rétro : les dix premières minutes présentant le jeune Indiana interprété par River Phoenix me rappellent que le jeune homme aurait pu avoir une grande carrière s’il avait vécu plus longtemps. On remarquera que la peur des serpents d’Indy a été causée par une troupe de cirque, et qu’il commençait déjà à se faire avoir par les autorités durant sa minorité…
La VF rend la motivation du jeune homme assez ridicule car le ton n’y est pas. Allons, oui, la croix de Coronado a sa place dans un musée, mais mets-y un peu de conviction au moins !

20h17 : Sean Connery est la raison principale pour laquelle ce film est à voir absolument. Tour à tour mentor, boulet, espiègle et astucieux, Henry Jones Sr n’a finalement pas grand-chose à voir avec son fils, ce qui donne aux scènes les incluant tous les deux ensemble un côté comique absolument irrésistible. Pour une fois, la VF parvient à garder le sérieux de toutes les variations scénaristiques du film, et c’est tant mieux. Finalement, on s’y habitue bien à ce doublage, mais il m’aura fallu du temps ! Les quelques références ironiques à James Bond font elle mouche à tous les coups, et donnent au père d’Indy un côté encore plus inoubliable et attachant.

20h54 : Mais que font les nazis ? "La Dernière Croisade" se déroule en 1938. Un an plus tard, ils organiseront l’invasion de la Pologne et déclencheront la Seconde guerre mondiale. Pourtant, ils sont ici si ridicules dans leur organisation militaire et dans leur précision au tir, à tel point que l’on en vient à se demander si Indiana Jones et ses proches n’ont pas eu droit au totem d’immunité de Koh Lanta… ou s’ils ne sont pas simplement tombés sur un régiment composé en totalité d’Edinson Cavani déguisés.
Arriver au temple du Graal à Alexandretta est au final un jeu d’enfant. Cela aide aussi d’être guidés par le futur Gimli (Salah et le nain le plus célèbre de la fantasy sont tous deux interprétés par Jonathan Rhys Davies, qui mesure en réalité 1m85, mais chuuuut).

21h31 : L’immortalité est-elle une bonne chose si c’est pour rester dans un trou à rats ? C’est tout de même la question principale de cette fin de film, où le dernier frère de la coupe de la vie a quand même passé 700 ans tout seul en complet armure-épée-casque, sans qu’aucune âme humaine ne vienne ne serait-ce que lui passer le bonjour. Et voilà qu’en moins d’une minute, il y en a trois qui arrivent, cela a dû lui faire un drôle de choc au vieil homme ! Bref, le duo Donovan-Schneider se trompe de coupe, le premier oublie sa crème anti-âge, Indy fait preuve d’un magnifique esprit de sacrifice pour sauver son père et trouve le Graal grâce à un indice (« c’est la coupe d’un charpentier ») qui aurait pu poser problème s’il y avait eu plusieurs coupes en bois dans l’assemblée reluisante. La chance souriant aux audacieux, notre bon vieux Harrison maintient son père en vie en lui faisant atteindre son rêve d’une vie, et les quatre compagnons de route s’en vont bras dessus bras dessus à dos de cheval face au soleil couchant vers le générique de fin.

 

21h45 : Cela fait déjà plus de sept heures qu’Indy évite les pièges, et il s’en sort au final sans vrai bobo. Quant à moi, je n’aurai regretté la VOSTFR que durant un film et demi, préférant ensuite me concentrer sur les qualités intemporelles de ces films.
Je ne souhaite malgré tout pas risquer la syncope en poussant le bouchon trop loin, et je quitte ce qui fut le « Rex perdu » l’espace d’une demi-journée, pour retourner à des vacations plus habituelles pour moi. Mieux vaut en effet regarder les dix ridicules dernières minutes d’OM-OL plutôt que de rester assis devant "Le Royaume du Crâne de Cristal", tout blockbuster-comeback-sequel qu’il est. Harrison Ford est « too old for this shit », quant à moi, je m’en vais me réfugier dans mon frigo avec des tas de coquillettes, dans l’attente d’une future attaque nucléaire.



 

Paul Idczak
(Crédits photo : LucasFilms)