Jeux de coalition dans une Italie ingouvernable

Depuis les élections de la semaine dernière, l’Italie est devenue ingouvernable face à l’absence d’une majorité. Désormais, les pronostics vont bon train pour savoir qui pourra mettre sur pied une coalition permettant au pays d’avoir un gouvernement. Mais à quel prix ?

Par Théophile Pedrola
Photo Flickr

11 mars 2018

Dimanche 4 mars, les Italiens étaient appelés aux urnes. Cette élection très attendue a confirmé la plongée de l’Europe vers la domination de partis extrémistes.  Pour rappel, le parti populiste d’extrême-gauche du Mouvement 5 étoiles (M5S), présidé par Luigi Di Maio, est arrivé en tête avec 32,7 % des voix. Il a néanmoins été devancé par une coalition de droite et d’extrême-droite, composée de la Ligue (néofasciste) et Forza Italia (le parti de Berlusconi), Frères d’Italie et Nous avec l’Italie. Seulement, aucun parti, ou même alliance, ne rassemble 40 % des suffrages. Or, c’est le minimum pour être en majorité dans le Parlement italien.

 

Cette élection a été un véritable tsunami pour la gauche italienne, le Parti démocrate (PD – centre gauche) ne rassemblant que 18,7 % des voix. Son président, Matteo Renzi, a d’ailleurs décidé après quelques soubresauts de démissionner. Une démission qui sera effective lundi 12.

 

Aujourd’hui, l’Italie se retrouve donc ingouvernable, puisque aucune majorité ne se dégage. L’Italie suit désormais le même chemin que nombre de pays européen, avec la progression d’un vote extrémiste, notamment à droite, au détriment de la gauche et du centre. Un phénomène illustré par cette carte, réalisée par le magazine Politis.

Les Cinq Etoiles en embuscade

Il y a tout de même un parti qui semble plus proche du pouvoir que les autres : le M5S. Parti d’extrême-gauche, véritable OVNI politique, il prime par sa logique antisystème. Il a été fondé récemment par Beppe Grillo, humoriste qui a fait sa réputation en se moquant des élites italiennes corrompues, qui confisquent le pouvoir au peuple. C’est donc un parti altermondialiste, qui vise la reconquête du pouvoir par le peuple et la fin de la logique capitaliste.

Seulement, le M5S cultive de nombreux flous, notamment sur son positionnement vis-à-vis de l’Union européenne, ou sur les migrants. Une stratégie permettant d’attraper des électeurs également tentés par l’extrême-droite.

Sur la question migratoire notamment, le M5S veut mettre en place une politique de « zéro débarquement » afin de retenir les migrants en Libye et ne plus en accueillir en cinq ans.
 

Des ambiguïtés qui ne facilitent pas la vie du parti avant de nouer une éventuelle alliance de gouvernement. Des discussions avec le PD ou l’extrême-droite sont évoquées. Le M5S, « ni de droite, ni de gauche », se trouve donc bien embêté.

 

Pour le politologue italien Ilvo Diamanti cette situation constitue une « populocratie ». Interrogé dans Libération, il explique : « C’est une tendance de fond que l’on observe dans toutes les démocraties européennes, qui s’exprime à travers un sentiment de vulnérabilité et de désorientation des citoyens. »


Divisions géographiques
 

En fait, l’Italie, comme les autres pays européens, voit une partie de ses citoyens, pas spécialement favorables à l’extrême-droite, avoir le sentiment d’être abandonnés par une Europe et une gauche au service des puissants. C’est une situation comparable à celle de la France, qui avait conduit à la belle campagne de la France Insoumise ou du Front National, qui s’échangent parfois leurs électeurs.

 

La situation est simplement exacerbée, puisqu’il n’y a pas de parti assez fort qui se situe plus au centre. Beaucoup d’électeurs ont donc voulu voter pour le M5S, pour faire barrage à la Ligue néofasciste. Une barrière entre les deux partis qui s’illustre par la carte du vote.

Le nord du pays, plus riche, a plébiscité l’alliance entre la Ligue et le Forza Italia de Berlusconi. Un choix sûrement lié au passé de la Ligue, chantre de la lutte pour l’indépendance du nord du pays. Son programme est très proche de celui de Marine Le Pen, sa grande alliée européenne, et prend pour exemple Vladimir Poutine. Au contraire, le sud, plus rural, ou pauvre, a préféré le M5S.

Ce résultat met en tout cas un frein à la ligne europhile portée par Macron et Merkel, qui sont désormais les seuls audibles en Europe à porter cette ligne. Beaucoup prédisent  d’ailleurs un scénario à venir similaire en France, puisque le sortant Matteo Renzi est considéré par les observateurs comme un Macron italien : jeune, au centre, libéral et autoritaire.

Le dilemme du parti démocrate

 

Au-delà de ces considérations européennes se pose la question du futur de l’Italie. Le M5S se veut en position de force, puisqu’il a obtenu le meilleur score. Seulement, on a l’impression aujourd’hui que tout le monde peut nouer une alliance avec tout le monde.
 

La Ligue souhaite se lier au parti de Luigi Di Maio, ce que ce dernier refuse. Paradoxalement, la gauche, balayée, pourrait jouer un rôle de pivot en proposant une coalition au M5S, acceptant de devenir son subordonné, mais barrant la droite du pouvoir, ce qui aurait pour effet de dégouter encore plus de la politique les électeurs de la Ligue, et donc, à terme, de les renforcer.

Avant sa démission, Matteo Renzi avait clairement exprimé son désaccord face à cette potentielle coalition avec un parti qui a passé son temps à l’insulter. Jérôme Gautheret résume ainsi la situation du PD dans Le Monde: « Un parti qui a toujours mis en avant son engagement européen peut-il durablement adopter une telle attitude de retrait, dans le seul but de se refaire une santé ? Plus crûment : un parti de gouvernement responsable peut-il refuser d’empêcher une catastrophe, pour mieux pouvoir dire ensuite qu’il l’avait bien dit ? » La donne rappelle, en plus complexe, le sort des sociaux-démocrates allemands (SPD) après les élections.

 

La donne n’est pas simple et l’enjeu conséquent : sans accord, les Italiens seraient rappelés aux urnes d’ici quelques mois.