Cher journal,

C'est la première fois que je t'écris depuis que tu m'as été offert. C'était il y a deux semaines, par mon meilleur ami, qui visiblement ne connaît ni ma date d'anniversaire, ni la date de Noël. Pas grave, je m'ennuie tellement que je pourrais raconter mes aventures inexistantes à la première personne que je vois passer, et qui m'enverrait probablement me faire dépister le cancer de la prostate dans un pays méditerranéen très endetté. Pour éviter ce genre de mésaventures, je vais plutôt te parler, à toi. C'est très intimidant et à la fois un peu ridicule de parler à un objet, d'autant que mon meilleur ami n'a pas jugé nécessaire de masquer ton prix dérisoire et ton origine taïwanaise.
   Lundi, alors que je me lève à 11h45 dans le but de me rendre à mon cours de fac de midi, je me rends compte que la vie est très compliquée. En effet, comment puis-je supporter de façon consciente de dilapider mon temps à écrire ce que me dictent à la fois mes profs et mon esprit ? Mon esprit qui me dicte très souvent des phrases bien plus brillantes (ce dont tu vas te rendre compte rapidement, mon cher journal) que mes braves enseignants sous-payés par l'éducation nationale ! Oui je gâche un temps précieux, celui de ma jeunesse, celle qui ne durera pas, celle qui s'effondre déjà ; quand on sait que mon podologue me promet une prothèse de hanches dans moins de 10 ans, et qu'il compare mon bassin avec celui d'une mère de famille de 60 ans. C'est alors qu'à 11h48, après m'être douché les dents avec du déodorant, je décide de passer mon existence à faire ce que je sais faire de mieux, juste après écrire de façon fantastique, c'est à dire glander. Oui, glander est la plus belle chose qui soit offerte au jeune étudiant qui, ivre de jalousie devant la dernière Playstation de son voisin gosse de riche, se voit obligé de suivre des cours de droit constitutionnel ! Le fameux cours de droit constitutionnel qui se doit, depuis la convention de Genève, d'être enseigné par un trentenaire à peine sorti du tribunal de grande instance des Hauts-de-Seine, obligé de se shooter au Lexomil pour ne pas basculer dans la coke, tant les tronches des étudiants qu'il a devant lui reflètent sa propre image.
   Afin de parfaire mon art du glandage, je commence par lire toutes les publications de Démotivateur depuis 1912, dont le premier article, sobrement intitulé "Les douze plus belles affiches antisémites du gouvernement français (la huitième vous fera verser une larme)", nous rappelle à quel point il était facile de vivre dans un monde où seules certaines personnes accédaient aux droits fondamentaux. Ah le bon temps de la France de race blanche, celle où dénoncer son voisin n'était pas synonyme de trahison mais de service à la Nation, où racisme rimait avec idéalisme et Morano avec Gestapo. Mais ce temps est révolu, et notre modèle actuel, obstiné à donner des libertés à plus ou moins tout le monde, ne sait plus ce qu'il fait ! Il n'y a qu'à voir la façon dont les fils d'immigrés me regardent quand je marche dans les rues de St-Denis, leurs yeux jaloux ne parvenant pas à dissimuler une profonde envie de prendre ma place. S’ils n'avaient pas le droit de sortir de chez eux, nous pourrions à nouveau nous promener entre gens civilisés ! Mais non, ils sont là, ils scrutent le moindre de mes gestes, et je me retrouve dans une situation délicate, une situation où j'ai l'impression que peut-être, je vais être dénoncé par mon voisin puis envoyé devant la cour de justice de Seine-St-Denis, présidée par Harry Roselmack, Jackie Chan et Cyril Hanouna. On me reprocherait de ne pas profiter de ce que la France m'offre, des opportunités que les jeunes de banlieue n'ont très souvent pas, des réductions pour les Musées nationaux que m'offre ma carte étudiant ! Ma carte étudiant qui est chaque matin contrôlée à l'entrée de mon université par des fils d'immigrés qui, eux, n'ont pas eu la chance d'en avoir une, et que tout le monde accuse de tous les maux depuis que quelques connards embrigadés ont décidé de faire payer les gens normaux. C'est à ce moment que le juge Jean-François Copé, qui ne sait vraiment plus comment échapper à la prison, me condamnerait à une peine de travaux d'intérêt général, consistant principalement au nettoyage d'un centimètre carré de rame du métro 13. Décidément, serait-il donc impossible de glander en paix dans ce pays, sans se sentir parano ? Je me rends compte soudain que glander n'est probablement pas le meilleur investissement pour l'avenir. Surtout que nous sommes dans un pays qui demande des frais de scolarité cinquante fois inférieurs au prix d'une courgette bio et garantie sans gluten. C'est alors que, décidé, je pars à 11h59, dans le but d'assister à mon cours de midi. Ça n'a pas manqué, je suis arrivé à la bourre et le prof m'a rejeté comme un vulgaire Syrien à la frontière hongroise. Mais ce rejet m'a permis d'aller me balader dans Saint-Denis, de passer voir mon petit épicier marocain, de discuter avec un conducteur de bus camerounais et de voler la quête journalière d'une mendiante roumaine.
   Tout se passait bien, jusqu'à ce que je tombe par hasard sur une affiche. Une affiche avec la tête de Wallerand de Saint-Just, placardée sur une façade de mon quartier ! Décidément, la tronche apathique et blafarde du trésorier du Front national ne m'évoque rien de bon, ne rappelant à ma mémoire que le mélange d'un arrière-grand-père alcoolique et antisémite avec Eric Zemmour, ce pauvre Zemmour que certains valeurs-actuellistes verraient bien Président ! C'est comme si je fantasmais sur un Jacques Attali en Reine d'Angleterre, tu vois. Pourtant Wallerand fait peur, sa démarche de Louis XI à peine sorti de son cachot ranimant le souvenir des rois enterrés dans la basilique de ma chère ville. Et l'idée de le voir un jour gouverner l’Île-de-France me fait penser au retour de la France féodale, celle qui préférait voir ses connards en draps de soie se bagarrer pour une parcelle de terre plutôt que de nourrir le paysan qui la cultivait. Alors, j'avais peur, peur de voir mon petit monde s'écrouler, peur de devoir vivre sous une autorité que je rejette, une autorité qui elle rejettera tous ceux qui ne sont pas comme nous, comme ils sous-entendent. Tous ceux qui n'appartiennent pas à une supposée race blanche de culture judéo-chrétienne. Plus les régionales arrivaient, et plus je redoutais que mon cauchemar devienne réalité. Ne pouvant décemment pas dessiner un symbole phallique sur l'affiche en public, je décidai de me calmer, et d'aller acheter de grosses d'oses d'antidépresseurs à la pharmacie, en quantité suffisante pour mettre K.O. un cycliste espagnol en moins de trois injections intraveineuses. En entrant dans la petite échoppe, je tombe sur mon prof de droit constitutionnel, qui repart tranquillement, le regard dans le vide mais le sac plein. C'est à ce moment que je me suis dit qu'il fallait que je me reprenne, pour ne pas finir alcoolique à 35 ans. Je suis sorti, j'ai vu la tête de Wallerand, encore, et comme un acte de résistance, je ne suis ni allé au concert, ni allé au bistrot, je suis juste allé me coucher.
   Bon, cher journal, je vais te laisser. Je viens de me rendre compte de la stupidité de cette phrase ; ce n'est pas comme si j'allais te laisser, te faire la bise et te voir repartir chez toi. En revanche, je vais te ranger bien à l'abri dans un tiroir miteux de mon bureau, en souhaitant ne pas être trop désespéré par les résultats électoraux de demain pour pouvoir te réécrire la semaine prochaine.
   La bise