Cher journal,

 

Je fais de plus en plus le constat que ce monde est pourri. Je sais bien, il fut un temps où j'étais d'un optimisme flamboyant, à en faire pâlir un Julien Lepers sous Prozac, poussant une gueulante de délivrance à chaque fois qu'un candidat était capable de lui conjuguer le verbe licencier à l'imparfait du subjonctif. Pourtant aujourd'hui, je suis bien obligé de constater que ma joie est en berne, comme en plein deuil national. Car oui, on peut le voir, tout se casse la gueule, que ce soit l'emploi des vieux, la puissance française ou la courbe de popularité de notre impérial dictateur liberticide. Du coup, j'ai pris une grande décision. Plutôt que de déprimer à fond quand je n'ai pas cours, et plutôt que de me faire chier comme un rat mort quand j'ai cours, j'ai choisi de me transformer en chat.
 

   Et là normalement, cher journal, tu dois te dire que j'ai définitivement perdu le sens commun, que je serai bientôt interné avec Copé et Fabius dans un cachot de la Conciergerie, et qu'un régiment de cafards prononcera sous peu mon éloge funèbre. Pourtant, je te le soutiens, cette décision est parfaitement réfléchie. En effet, un chat a la capacité admirable de parvenir à dormir 20 heures par jour, ce qui correspond à la durée moyenne d'un discours de François Fillon. Mais un tel félidé est également capable de s'endormir en moins de deux minutes, ce qui le rapproche fortement du public de ce même Fillon. Un chat a une vie parfaite, déclinée en siestes successives, alternées de gros dodos, et dont les quelques accalmies permettent à l'animal de procéder à ses obligations biologiques indispensables à la vie. Pour moi, devenir un chat ne serait qu'un pas vers un devenir plus radieux, où mes voisins, plutôt que de m'engueuler parce que j'écoute du rock trop fort, viendraient me caresser et me nourrir. J'en profiterais alors pour les griffer, et je me roulerais en boule devant leur regard attendri, mais dans lequel brûle la flamme du désir de meurtre. Un détail pourtant entache cet idyllique tableau. Nous sommes en hiver, et je ne te cacherai pas plus longtemps ma frilosité compulsive. Ainsi, je me tiens aussi éloigné du moindre courant d'air que Manuel Valls d'un sans-papier pakistanais. Je vais donc tenter une métamorphose en hybride chat-marmotte, pour pouvoir dormir toute l'année 20 heures par jour, mais également pratiquer une hibernation nécessaire à ma survie.
 

   Ma transformation en chat a été très progressive, et j'ai commencé par aller me coucher dès que je rentrais de l'université. Du coup, mon ennui dans la réalité s'est muté en ennui dans mes rêves. Effet secondaire inattendu de ma mutation, je m'emmerde autant à cause de mon inconscient endormi que lors des anecdotes de mes enseignants sur leurs excursions dans les villages typiques du Larzac. J'ai ainsi rêvé que je regardais à la télé les Anges de la Politique-Réalité, une émission vulgaire et clanique, dans laquelle les participants s'insultent dans le dos mais se complimentent en face à face. Ainsi, alors que Jean-François et Nicolas se juraient fidélité l'un à l'autre, le second se faisait déjà poncer l'anus par Nadine, Claude et Brice, dans le but de le présenter à l'élection des délégués des Anges. De l'autre côté de la plage, Daniel et Thomas fomentaient un complot visant à faire une pré-élection avant l'élection principale, pour emmerder François et Manuel. Je me rappelle alors avoir changé de chaîne de télé et m'être réveillé. Quel ennui, mais quel ennui. Les rêves sont faits pour s'évader, pas pour se réapproprier la réalité en encore pire. J'ai alors mangé les quelques croquettes au thon qui s’étalaient dans ma gamelle, avant de retenter ma chance dans les limbes oniriques.
 

   Cette fois-ci, tout s'est transformé. Je n'étais pas dans un simple mauvais rêve, mais dans un véritable cauchemar, si réaliste que j'en tremble encore en écrivant ces trois conneries. Je me baladais dans les rues d'une ville qui semblait être Paris, les gens marchaient en rang, les yeux fixes et livides, et des affiches clamaient que Manuel nous regardait. Avant que je comprenne vraiment ce qui m'arrivait, j’atteignais la place de la République, noire de monde, mais très silencieuse. Au milieu trônait une statue de François Hollande, d'où venait le bruit d'un discours sécuritaire et visiblement enregistré. Au fur et à mesure que les mesures de protection des personnes et de destruction des liberté s’égrainaient, je réalisais que je n'étais pas dans mon rêve à moi, mais dans celui de Jean-Luc Mélanchon. Se rendre compte qu'on est dans un rêve est assez spectaculaire, réaliser qu'on est dans celui d'un autre l'est encore plus, surtout quand cet autre est le cavalier seul, pourfendeur des médias, de Marine Le Pen et des moulins. Fantasmant sur la dictature prochaine instaurée par notre Président, Mélanchon s'imagine déjà fossoyeur d'une gauche libérale et macronifiée, mais prophète d'une gauche morale qui connaît sa mission. Non, notre Président ne va évidemment pas instaurer une dictature, ne va pas appeler Valls comme Chancelier-Ministre de la Propagande et ne va pas racheter toutes les villas des Balkany à son compte. Notre Président, avec sa tête d'ahuri sorti tout droit de la jungle colombienne, ne pourrait pas faire de mal à une mouche, sauf si elle s'appelle Valérie et qu'elle travaille à Paris Match.
 

  Du coup, cher journal, j'ai décidé d'arrêter d'être un chat. C'est beaucoup trop fatigant. De plus, je préfère faire des rêves intelligents en quantité limitée, que beaucoup de songes terriblement cons. Ainsi, j'ai hier rêvé d'un épisode des Bisounours avec Hollande et Valls. Ségolène Royal était devenue une licorne, et Cambadelis élevait des poneys dans une ferme arc-en-ciel. Je me suis alors rendu compte que ma naïveté politique avait ses limites. Le seul véritable avantage, c'est que dans les rêves, il n'y a pas d'état d'urgence.