Cher journal,
 

Comme tu le sais, ma fac est en ce moment même en train de se mobiliser contre les dérives ultra-libérales de notre cher gouvernement. Ce gouvernement est devenu autant de gauche que Cahuzac, un homme capable de creuser lui-même une mine de trois bornes sous les montagnes suisses pour planquer la monnaie que lui a rendue sa boulangère. Du coup, toutes mes activités étudiantes et vaguement intellectuelles, fondées sur le débat en cours, le partage d'idées et les bagarres idéologiques généralisées, sont totalement bloquées. Je me vois ainsi forcé à rester chez moi, contraint à glander pour la première fois de ma vie.
 

Et là, je sais ce que tu vas me dire cher journal. En effet, je pourrais très bien mettre mon temps libre à la disposition de la lutte. Oui, pourquoi pas, je pourrais enfin m'engager dans un véritable combat, qui concerne notre avenir à tous. Pourtant, et tu devrais le savoir, je suis aussi frileux en termes d'expression politique qu'un journaliste culture du monastère de France Musique. Ne suis-je pas là à te parler de façon totalement anonyme, ayant peur que l'on découvre ma véritable identité de bourgeois capitaliste, isolée derrière quarante couches de laine de verre directement découpées dans la virginité du canapé rouge de Michel Drucker. Mon manque de subversivité et de conviction m'empêche de porter la moindre cause valable d'être défendue, préférant me lessiver le cerveau devant des vidéos de chats, partagées sur Facebook par des « amis » que je garde par pur trip égocentrique. Sauf que cette activité est rapidement lassante, d'autant que mon équilibre mental ne repose que sur mon amour-propre, de plus en plus détérioré par mon absence d'actions.
 

Du coup, je me décide finalement mardi dernier à entrer dans le combat. Personne ne m'attendait, y compris moi-même, et je pense créer la surprise, entrant dans la salle du comité de mobilisation comme le pape François dans un défilé de la manif' pour tous. Pourtant quand j'arrive, au lieu de m'accueillir dignement et comme il se doit, ces militants d'extrême-gauche me disent de rentrer dans le rang, de m'asseoir à la troisième rangée pour écouter les discours volontaristes de leaders improvisés et carburant encore plus à l'herbe qu'au marxisme. Je vois les débats, les engueulades, les combats stériles entre les pro et les anti-blocus, et tout ce beau monde finit par se trouver un point commun dans la guerre contre le grand capital. Mais quelle est ma place dans ce combat ? Quel apport puis-je fournir, quand on sait qu'il me faudrait une dose d'applaudissements quotidiens et spontanés pour me faire dire une phrase absurde à n'importe quelle tribune. Mon égocentrisme en prend un coup, et je me rends compte que la lutte n'est pas qu'un combat d’egos mais aussi un rassemblement de valeurs telles que le partage et la solidarité. M'emmerdant profondément dans un mouvement où je ne peux pas trouver une place où je serais adulé comme il se doit par une foule en délire, je prends la décision radicale de me couper de tout mouvement politicard français.
 

C'est ainsi que je me retrouve mercredi à m'intéresser, voire à me passionner, pour le grand drame hollywoodien qui se joue autour des primaires américaines. De plus en plus incertain, on continue à ne pas savoir si c'est un magnat milliardaire et raciste ou un bronzé débile à la mèche blonde rebelle qui va remporter l'investiture républicaine. Le suspense est tellement insoutenable que Ted Cruz et Marco Rubio sont déjà en train de demander leur visa pour l'Argentine, pour échapper au monstre Trump. La campagne se transforme de plus en plus en un conte de fée pervers, où l'ogre Trump dévore petit à petit les enfants des villages Cruz et Rubio, en attendant qu'un prince aventureux vienne les délivrer. De l'autre côté de la rivière démocratique, les démocrates organisent leur mythologie féerique respective. Ainsi, la reine Hillary s'est elle-même vêtue de l'habit de chevalier vengeur que son porc sauvage de mari, le roi déchu Bill Ier, a souillé en se tapant toutes les servantes du château. Pendant ce temps, le gentil Bernie Sanders s'est métamorphosé comme par magie en Blanche-Neige, accueillant les oiseaux sur la scène de son socialisme musical et enchanteur. Il semblerait malgré tout que tous les animaux de la forêt américaine ne soient pas du côté de Bernie, et la reine Hillary, déguisée en sorcière, lui fera probablement avaler la grosse pomme empoisonnée lors de la primaire de New York.
 

En attendant, Bernie-Neige semble incarner un espoir perdu de véritable gauche. C'est même un espoir qui fait fantasmer la France, tant le Parti Socialiste ressemble de plus en plus à un charnier pour banquier, chaque entrepreneur récupérant des morceaux de ferraille, voire l’ivoire des pauvres éléphants délaissés par la politique de notre Président. Et ce même Président continue de faire croire qu'il ne comprend par la colère de la jeunesse, qu'il décrivait il y a des siècles, en 2012, comme ceux pour qui il avait été élu. Les éléphants du PS ont visiblement perdu toute leur mémoire.