Cher journal,
 

Cette semaine, très grosse envie de devenir un journaliste d'investigation. Ces hommes et femmes exemplaires ont récemment reçu les lauriers de toute leur profession pour leur travail, devenant ainsi les nouvelles idoles des jeunes et des moins jeunes, quand on sait que même ma tante de 92 ans a suivi la dernière enquête de La Villardière sur le banditisme à St-Germain-des-Prés. Le journalisme d'investigation, quel beau métier, surtout quand il s'agit de couvrir des affaires scandaleuses, frauduleuses et impliquant une surexposition médiatique jusqu'à ne plus pouvoir entendre le mot « enquête » sans regretter l'abolition de la peine de mort.
 

Lundi dernier, alors que je bave sur les bandes-annonces alléchantes du Cash Investigation prévu pour le lendemain, je me mets soudainement à fantasmer sur cette belle profession. Devenir journaliste d'investigation, quel bonheur à portée de main. Ce doit être un véritable paradis, entre la possibilité de faire chier tout le monde (mon rêve), de se faire aduler par la foule (applaudissez-moi !), de recevoir les honneurs (la thune bordel !)... Bref, que des avantages. De plus, le journalisme semble en perte de vitesse, surtout depuis que tous les blogueurs et autres populistes d'Instagram se sont renommés journalistes parce qu'ils révèlent à tout le monde le mauvais étiquetage des rouleaux de PQ dans un rayon aléatoire du Carrefour de Clichy-Sous-Bois. Ce n'est pas du journalisme, c'est juste de la blague. Depuis, des sites aussi prestigieux et déontologiquement irréprochables que Buzzfeed, Démotivateur ou encore LikeMaPhotoDeChatonSinonJeTeMauditsSurDouzeGénérations se sont emparés progressivement de ce qui restait d'Internet.
 

De plus, alors que le modèle de journaliste est passé d'Albert Londres à David Pujadas, on comprend la décadence représentée du milieu. Les téléspectateurs n'attendent plus tant de l'analyse de fond ou de la grande investigation. Si l'on en croit le conducteur du 13H de Jean-Pierre Pernault, il semblerait que nos concitoyens préfèrent entendre parler du village des Alpes coupé du monde par une avalanche, des inondations qui ont obligé Micheline Boyon à déménager de sa maison de campagne située entre Brest et Strasbourg, ou encore du petit artisan du Périgord capable de créer un tire-bouchon à la seule force de ses pieds.
 

A partir de ce constat, le journalisme d'investigation semble être le renouveau d'une profession en voie de disparition. Ainsi, mardi, je décide d'embrasser le métier, et de me convertir enfin à l'enquête journalistique, la vraie. Pour me porter bonheur, je passe à la cathédrale Saint-Edwy-Plenel, pleine à craquer. Je remarque Laurent Joffrin en train de pleurer, demandant pardon à une statue du saint homme à moustaches. Dans le même temps, Claire Chazal joue de l'orgue à merveille, accompagnée au pipeau par PPDA, tandis que Jean-Michel Maire, regrettant son passé de reporter de guerre, se flagelle dans un coin en s'obligeant à réécouter en boucle le sample d'un rire de Cyril Hanouna. Quel endroit morbide, tous ces dinosaures, tous ces démagos prêts à vendre leurs mères pour une interview avec Daphné Burki. Je ressors grelottant, en me disant que le journalisme ne préserve pas forcément bien ceux qui le pratiquent.
 

Déçu, je repars les bras ballants. Je rentre chez moi, décidé à me remonter le moral par quelque moyen qu'il soit. Et la meilleure façon reste encore, dans mon cas, de me balader sur Internet à la recherche de nouvelles du couple Balkany. Ces chers Patrick et Isabelle sont la madeleine de Proust qui rappelle à mon bon souvenir l'époque où le Ministre du budget n'était pas le seul à être inquiété dans quelconque affaire. Cette époque où le billet d'entrée à un gouvernement était une convocation au tribunal pour recel de bien public, cette époque où même le Président, un joggeur survitaminé par une consommation excessive de chansons de Carla Bruni, plongeait tête la première dans chaque scandale politique ayant le culot de pointer le bout de son nez. Quelle belle époque. C'était un temps où les journalistes avaient encore quelque chose à se mettre sous la dent, un détournement de fonds, un compte à l'étranger, une extorsion de biens de vieille héritière... et bien d'autres. Alors qu'aujourd'hui, le gouvernement semble si propre depuis les exécutions sommaires de Cahuzac et Thévenoud qu'on en vient à parler de leur programme et de leur action, se rendant compte pour la première fois que les politiques sont nuls.
 

A ce stade, j'étais encore plus déprimé. S’il n'y a plus rien sur quoi enquêter, à quoi bon faire de l’investigation. C'est alors que j'ai allumé France 2, comme un réflexe préhistorique du temps où le service public proposait encore des émissions culturelles et intelligentes sans intervention de Finkielkraut. Et là, que vois-je ? Le scandale financier que me vendait Elise Lucet depuis la semaine précédente ! Quel bonheur de retrouver le monde à nouveau aussi névrosé et pourri de l'intérieur, redevenant le terrain de jeux favori des journalistes d'investigation. Quel bonheur de retrouver le nom de Patrick Balkany, véritable génie quand il s'agit de renifler toutes les bonnes arnaques. La présence du nom du parrain de Levallois dans une affaire est un gage de qualité, et il est fort à parier que les Panama Papers ne seront pas les derniers à recevoir ce sceau officiel.
 

Même si je me suis tailladé les veines de désespoir pendant toute l'émission, celle-ci m'a remis un peu d'aplomb. Non, le journalisme n'est pas mort, il a même de beaux jours devant lui. La société est tellement pourrie qu'ils auront toujours du travail. Malheureusement.