Cher journal,

Comme ça fait un mois que je ne t'ai pas ouvert, tu n'as pas intérêt à faire ta fine bouche parce que je t'écris un lundi. C'est la Pentecôte, un formidable jour férié bienvenu dans le tourbillon émotionnel qu'est cette difficile période de partiels. Ayant eu une semaine assez chargée, je m'accorde un week-end de repos. J'ai ainsi pu mettre à profit mes talents de procrastination, reconnus par les instances olympiques.

 

Durant la semaine, j'ai eu la bonne idée d'avoir beaucoup de boulot, tout en n'ayant absolument rien foutu depuis ma naissance. Lundi matin, arrivant en salle de partiels, détendu et sans avoir révisé, je me dis que de toute façon, ma prof sera bientôt lynchée par une bande de grévistes sauvageons, défendant l'honneur des étudiants exploités et permettant aux imbéciles dans mon genre de dire « Quel dommage... Et dire que j'avais révisé ». Mais alors que notre enseignante distribue les sujets, que vois-je ? Justement rien ! Mes camarades mobilisés ne se présentent pas pour tout bloquer et déclencher un nouveau soulèvement populaire de gauche, tel que Mai 68 ou la Manif pour tous. Pire encore, je vois certains de ces mêmes mobilisés assis gentiment devant une table, une feuille double et un stylo offert par la Banque Populaire, trahissant le dernier morceau d'idéal, hérité du révolutionnaire Robert Hue, traînant dans leurs semelles. Décidément, la mobilisation, c'est plus ce que c'était. Évidemment, j'ai raté mon partiel. Ma confiance en la gauche, qui est censée sauver tous les gens dans le besoin, s'est instantanément effondrée. Plus j'attendais le sauveur des étudiants, le célèbre SuperGauchiste, et plus je n'écrivais rien sur ma copie. Plus l'aiguille avançait sur l'horloge, et plus je me rendais compte que la politique, c'est de la merde.
 

En rentrant chez moi, et pour faire chier le système, je me suis mis en grève. Tout seul, dans mon studio. Oui, je suis carrément à la bourre sur la mobilisation, mais je fais ce que je veux. Trouvant le maximum d'excuses possibles pour ne pas travailler, je me suis mis à ranger mon appartement, en bordel depuis l'avènement de Charlemagne. Moi qui déteste mettre de l'ordre dans quoi que ce soit, me voilà bien malin. La grève des révisions se passait jusque-là plutôt bien, et j'envisageais dès lors de changer de voie. Ainsi, tel Thomas Thévenoud, reconverti en dame de cantine depuis que sa peur insensée des feuilles A4 a été étalée sur chaque devanture de presse, je pourrais complètement changer de vie. Depuis toujours, je me suis soufflé à moi-même que j'avais un destin, comme dans un mauvais pitch d'une fange de Marc Lévy. Or, aujourd'hui, alors que mon professionnalisme dans le rien-du-tout s'affirme de plus en plus, je dois bien reconnaître ma défaite face à mon ambition. Du coup je fais la grève, et je boude. Mardi, j'ai rayé avec une clé la voiture de mon prof d'Histoire de la Gascogne et des vins de Bordeaux. J'ai poursuivi mon action en ne mangeant que des frites au resto universitaire, ignorant délibérément le serveur me conseillant une assiette de crudités. J'ai bu trois litres de Coca, asséchant tous les distributeurs de canettes de la fac. J'en ai tellement avalé que j'ai fini par pisser dans la bibliothèque, dans le rayon « Sociologie des dauphins de Belfort ». Oui, j'ai fait tout ça. Et je peux l'affirmer avec certitude, tout ayant été divulgué sur Morandini.com. De toute façon, s’ils voulaient la guerre, ils allaient l'avoir. C'est alors que le doute s'élevait en moi. Qui donc étaient ces « ils » que je tentais vainement de combattre, et qui étaient ces hommes charmants qui me ramassaient et me transportaient par les parties génitales hors de la fac ?
 

Il fallait vraiment que je me pose des questions sur ma vie, ne sachant plus contre quoi ou qui me battre. J'ai alors, dans un élan d'utopisme (et pour me retrouver une excuse pour ne pas réviser), décidé d'aller passer un peu de temps à Nuit Debout. Quel courage que celui de tous ces gens, capables de rester éveillés dans l'ennui le plus total. A quel moment trouvent-ils le temps de regarder le journal de David Pujadas, où d'assister aux débats essentiels entre Eric Zemmour et Patrick Sébastien sur le grand remplacement des contorsionnistes bulgares ? Avec cette coupure complète avec la réalité et les médias, les participants à Nuit Debout doivent petit à petit devenir complètement idiots, c'est évident. En même temps, comme disait Desproges, ou Florent Pagny, j'ai oublié, « On peut très bien vivre sans aucune espèce de culture » ! Pourtant, j'ai trouvé rassemblés des gens très intéressants, croyant en l'avenir de la France tout en voulant le changer. On est bien loin des sarcasmes du vieux Le Pen, dont la fille est sûrement la seule personne sur Terre à être plus à la ramasse que lui sur plus ou moins tous les sujets politiques. Sacré exploit d'arriver à engendrer encore plus con que lui. Nuit Debout est par ailleurs la source de miracles, permettant par exemple à Finkielkraut de se plaindre sur toutes les chaînes de télé que personne ne l'écoute.
 

Pourtant, dès mercredi soir, la peur s'est installée sur Nuit Debout. Les rumeurs circulent sur la possibilité par le Führer Valls d'utiliser la démocratie pour faire ce qu'il veut. Comme disait Himmler, ça sent le gaz, et tout le monde craint alors un abus constitutionnel du dictateur matador. Ayant entendu parler du 49.3, les mobilisés commencent déjà à jaser. Que pouvait bien être ce fameux 49.3 dont tout le monde parle ? Jeudi, la réponse est arrivée définitivement. 49.3, c'est en réalité la température annale de Mélenchon après le passage en force du gouvernement. Que de désillusions. Que de temps passé à cracher sur Valls, qui s'en foutait, ayant déjà le dos tourné au peuple français, faisant fièrement face à la campagne présidentielle. Jeudi soir, je suis rentré chez moi, un peu dépité. Je me suis mis à réviser mon partiel de droit, puisque si je veux réussir dans un pays qui ne veut pas de moi, il va falloir que je sache utiliser le 49.3.