Cher journal,
 

J'ai enfin eu tous mes résultats de partiels. Au cas où tu t'en fous, je te rappelle que tu es MON journal, et que donc je peux tout te raconter, y compris des éléments encore plus inintéressants qu'un dîner de famille chez Bruno Lemaire. J'ai eu mes résultats, et j'ai donc maintenant tout l'été pour ne rien faire, mon domaine de spécialité depuis 1912. Le problème, c'est que, sous l'impulsion frénétique de ma chère maman, je me vois obligé de me mettre à la solde d'une grande entreprise capitaliste pour un mois, contraint de me faire un petit peu d'argent sur le dos de mes valeurs. Mais après tout, rien ne m'arrête quand il est question de gagner un peu de thune, qui me permettra d'acheter une corde toute neuve en préparation de mai 2017.
 

Ainsi lundi, pour rentrer dans le costume du bon capitaliste véreux, à la solde d'une coalition macrono-maçonnique, et capitalisant sur mon temps libre, je commence à prendre des cours d'appât du gain avec le professeur Arnaud Montebourg. Récemment passé au service d'une entreprise alors qu'il défendait par le passé les travailleurs, au temps béni où François Hollande était encore de gauche, l'expérience du bourgeois de Beuvray me paraît totalement adéquate en vue de ma reconversion. Quelque peu déstabilisé, l'ancien ministre préféré des chaussures de Manuel Valls m'explique qu'il faut tenir compte du bonheur des employés pour maintenir en vie une entreprise. Je commence déjà à regretter de ne pas avoir engagé Bernard Arnault, beaucoup moins tatillon en la matière, privilégiant le quintal à l'unité lorsqu'il s'agit de licencier du personnel. Montebourg n'est pas complètement acquis à la cause entrepreneuriale, et son manque de sérieux me choque beaucoup, en cette période où le redressement productif passe par une simplification par la loi du licenciement, dixit le grand manitou Gattaz. Le dernier ouvrage du monarque du MEDEF, sobrement intitulé Les Pauvres : chronique sur ces sales chômeurs, est mon livre de chevet, et je relis chaque soir sa brillante préface signée par Manuel Valls, qui plus que jamais aime l'entreprise, autant qu'il aime la corrida et le maréchal Pétain.
 

Mardi, déçu de ma première expérience d'étudiant en capitalisme, je me tourne vers un professeur renommé, égrainant sur tous les plateaux télé son envie d'en découdre avec les travers de la société actuelle, tous incarnés par le socialisme et ses idées périmées depuis l'invention du RSA par Sœur Martin Hirsch. En effet, pour enfin m'apprendre comment bien conserver son argent à l'abri des regards, je paye très cher le professeur Balkany, Patrick de son prénom – tout du moins en France, étant connu au Panama sous le nom éloquent de Pedro El Mafioso. Le maire de Levallois commence par m'apprendre les ficelles de la fraude, de comment bien cacher son pognon pour que même Edwy Plenel soit incapable d'en retrouver une miette. Bien que très instructif, le cours n'a duré qu'une petite demi-heure, Patrick devant se rendre à une convocation du tribunal de grande instance de Versailles pour s'expliquer sur des chefs d'inculpation aussi variés que la flore intestinale de Gérard Depardieu. Il s'est alors fait remplacer par un illustre inconnu, se faisant appeler Paul Bismuth, qui n'a pas réussi à parler d'autres choses que l'augmentation des loyers à Neuilly et le dernier album d'une chanteuse aphone d'origine italienne. Une fois de plus, je ressors de cette expérience très déçu, et je sens que mon emploi d'été ne va probablement pas se passer sous les meilleurs auspices.
 

Mercredi, je m'apprête à assister à mon cours le plus attendu, très alléchant sur le papier, intitulé « Comment se payer un costard quand on est une grosse feignasse ? ». Le ministre à peine pubère Emmanuel Macron en personne m'accueille dans son hôtel particulier, bien loin des salles de classe immondes de mon université gauchiste de banlieue. N'ayant pas eu le temps de passer chez Kiabi pour m'acheter une veste à douze euros, qui aurait été trop petite et en tweed, je me pointe dans un magnifique t-shirt « En marche ! », récemment acheté dans le but de l'offrir à un de mes amis tétraplégiques, qui, apparemment, ne veut plus être mon ami. Le professeur Macron me signale alors que je ne l'intimide pas avec mon t-shirt, et que le meilleur moyen de se payer un costard, c'est de travailler. Je prends en note la phrase du brillant économiste, qui semble étonné lui-même par son coup de génie. Réalisant qu'il vient de répondre à l'intitulé de son cours, Macron remballe sa trousse Hello Kitty, et, tout en jetant un rapide regard à sa montre flic-flac, repart sans un mot vers sa salle de spa. Un agent de sécurité très aimable et très costaud en profite pour me raccompagner vers la sortie la plus proche, c'est-à-dire le vide-ordures des cuisines de l'antenne du Fouquet's installée au rez-de-chaussée de la résidence du ministre.
 

Jeudi, je décide d'abandonner complètement mes études en capitalisme. Aucun de mes cours ne m'a réellement convaincu, et même si je repars avec quelques astuces, je ne serai jamais aussi bon en entubage de prolétaires que mes modèles gouvernementaux. J'ai donc pris la décision solennelle que, dès ma prise de fonction pour un mois, je me mettrai en grève pour faire chier tout le monde. Car même si j'arrive à optimiser mes gains, je ne serai jamais aussi efficace que lorsque j'emmerde les gens.