Cher journal,

Je m'apprêtais à écrire une phrase parfaitement réfléchie et drolatique à souhait quand je me suis rendu compte de la stupidité de l'élocution « cher journal ». Franchement, tu es tout le contraire de cher. Tu n'es pas vraiment important pour moi, et je t'écris uniquement parce que je m'ennuie autant que Nabilla dans le public Des Chiffres et Des Lettres. Ensuite, ton prix n'est pas formidablement élevé, et même en francs il se compterait en centimes. Non, en réalité je devrais t'appeler « pauvre journal », ou même « journal ». Après tout, on ne se connaît pas encore bien tous les deux, et je ne vois pas pourquoi je commencerais les familiarités avec un morceau de plastique imitation croco immonde, comme si tu avais été directement découpé dans un pantalon de Florent Pagny. Mais je m'éternise sur des sujets inintéressants, passons aux choses sérieuses.
   La semaine dernière, je t'ai écrit en sachant très bien que mes mots ne resteraient pas secrets longtemps. En effet, ton destin n'est pas d'être un journal intime, mais plutôt à moi de rester anonyme tout en te dévoilant aux yeux d'un public dépressif. Le problème, c'est que ma mère t'est tombée dessus, par inadvertance sans doute. Et tu la connais - d'ailleurs non, tu ne la connais pas, mais fais comme si - elle m'a grillé assez rapidement. Elle a même trouvé le moyen de me dire que si je me faisais chier au point de t'écrire, je cite, « autant de conneries », ça vaudrait peut-être le coup qu'elle me mette au travail elle-même. Ça n'a pas loupé, je me suis retrouvé à nettoyer les verres à dentiers de mes vieilles tantes, un joyeux labeur qui m'a fait relativiser sur ma jeunesse en voie de perdition. Enfin bref, j'ai passé un samedi des plus pourris, mais qui n'égalera malheureusement jamais mon dimanche. Parce que pendant que tu dormais profondément dans ton tiroir, raclure, une bonne partie de la France se voyait obligée de se taper le tandem Pujadas-Delahousse pour tenter d'avoir les résultats du grand sondage national auquel personne ne comprend rien. D'après les informations du Ministère de la réforme territoriale et du fromage de chèvre de nos terroirs, ils ont fusionné les régions pour faire comme les Allemands. Bon, j'ai quand même l'impression que les résultats montrent que les Français vont un peu loin dans leur délire de mimétisme teuton. Si tu avais vu la tête de Cambadélis quand le petit Playmobil du 20 heures a dit que le président Hollandenburg avait nommé Marine Le Pen Chancelière. Il est devenu tout pâle, surtout que son parti n'est arrivé que troisième. Sombre affaire. Les rumeurs d'incendie de l'Assemblée Nationale par les hommes de Pierre Laurent se sont rapidement répandues, mais rien n'est confirmé. Seule information fiable et incontestable, Nicolas Dupont-Aignan n'est pas au second tour, un choc pour la France entière. Lui qui se voyait déjà bourgmestre de la province ecclésiastique de St-Germain-des-Prés, il serait aux dernières nouvelles en orbite entre Mars et Jupiter, en train d'essayer d'éviter des astéroïdes et certains débris du corps de Lionel Jospin. Il n'a en tout cas pas fallu longtemps pour voir arriver les diatribes moralisatrices de plus ou moins toute la classe politique. Y allant de son bon mot et de sa petite phrase assassine, tous se contentent de s'accuser les uns les autres plutôt que de montrer la réalité du programme des frontistes. Et pourtant il y a matière, c'est quand même dommage que tout le monde se focalise sur de la salade et de la rhubarbe. Effectivement, on ne comprend pas le projet de la phrase de Sarkozy. Mais à la limite, ce n'est qu'une phrase ! Alors que personnellement, je ne comprends pas le projet entier du FN, ce qui est quand même déjà plus conséquent, d'autant que 28 % des votants l'approuvent. Et non je ne traiterai pas les électeurs du FN de cons, je ne veux surtout pas jouer le jeu du PS. De toute façon, ce n'est même pas parce que certains sont cons que les autres sont intelligents. Il n'y a qu'à voir les deux candidats présents au second tour en 2002 pour comprendre qu'on est pas le meilleur pays en matière de réflexion politique. Tu peux te douter, cher journal, que quand j'ai vu que mon poto Wallerand n'était arrivé « que » troisième en Île-de-France, j'ai un peu soufflé. Au moins, je n'aurai pas à payer la taille et le cens au Comte de Paris à partir de 2016.
   Ce n'est en revanche pas le cas des pauvres gars du Sud-Est ! Ils se retrouvent à devoir choisir entre une jeune un peu turbulente avec avertissement travail de la part du conseil de classe de l'Assemblée, et un résistant du maquis, qui semble tout autant être indic pour les chemises brunes de la Côte d'Azur. En même temps, la majorité des votants de Nice ayant connu la guerre, ça leur rappellera de bons souvenirs. A leur âge, le planning familial ne les concerne plus vraiment, alors forcément, le vote est plus simple. D'autant qu'ils habitent quand même en face de plages sur lesquelles déboule chaque année un dispensaire d'Allemands en shorts, perdus entre la Mer du Nord et Disneyland Paris. Si on y ajoute les quelques cadavres de Libyens qui viennent s'échouer sur nos belles plages du sud quand vient la fin de l'été, on peut comprendre l'exaspération des gens de là-bas ! Quand on paye chaque mois sa maison de retraite avec vue sur la mer au prix de seize iPhone 7, on a le droit d'exiger des pouvoirs publics que seuls des Français de pure souche viennent fouler le fin sable de Méditerranée. J'ai l'impression que je m'égare un peu. Mon propos de base n'est pas de défendre les électeurs du FN, non ; d'autant que mon détecteur de sarcasme est en ébullition depuis que j'ai commencé à écrire ce paragraphe. De toute façon, comme le dirait notre maître à penser à tous, Cyril Hanouna, dans ses tweets assassins, les journalistes sont les responsables du vote FN. Il faut bien admettre que ce n'est en aucun cas de notre faute si les autres votent pour l'aryenne d'Hénin-Beaumont. Trouver des responsables, c'est toujours plus facile que de trouver les raisons du mécontentement. Ce sont eux ou nous les nazis ? Trouver des responsables à la déchéance d'un pays, c'était leur spécialité aux gars du petit moustachu, demandez à Finkielkraut ; lui qui passe son temps à dire que les Juifs sont le peuple que tous ont dénoncé pendant la totalité du XXe siècle, tout en rabâchant encore et encore son discours sur l'identité perdue de la France. Forcément, quand on commence à le voir dans chaque émission, de Télématin à Voyance TV, on se met à penser n'importe comment. Et on s'étonne d'attendre avec impatience les discours préparés soigneusement par Polony et Onfray, qui sont en réalités deux clones de la même souche, préparée dans les douves du Puy du Fou à partir de cellules de BHL et du seul poil de moustache qui a poussé sur Philippe de Villiers depuis 1912. Alors oui, il est possible que l'émergence d'un débat secondaire dans les problèmes de la France soit à l'origine du vote FN. Peut-être que le gouvernement ne se rend pas compte que les Français attendent François Hollande de pied ferme, avec des fourches et des torches devant l’Élysée. Peut-être que les causes sont bien plus profondes que ça, peut-être que personne ne les comprend vraiment. Ce qui est sur, c'est que quand Manuel Valls sera brûlé en Place de Grève par des paysans en colère, il n'aura plus les mêmes priorités en matière d'expulsion. Mais pour le moment, ça philosophe, ça relativise, ça tracte des voix, en confortant les électeurs du FN qu'ils ont fait le bon choix. Le choix du parti anti-système, qui a pourtant autant d'affaires judiciaires au fesses que les partis « classiques ». Le choix du parti qui donne sa chance à tous, alors qu'il est fondé sur une solide dynastie, malgré les traditionnelles sorties antisémites de papy. Avant ça me déprimait, maintenant ça dépend, mais ça a tendance à me dépasser. Et puis il vaut encore mieux aller voter dimanche que de déprimer devant des résultats électoraux, qui sont biens partis pour se généraliser dans les années à suivre.
   Bref, cher journal-oui je continue à t'appeler comme ça, me fais pas chier-je vais te ranger dans mon tiroir, comme la semaine dernière, en espérant ne pas passer un dimanche pourri de plus. Je ne vais pas faire de morale à la con, les politiques s'en chargent déjà très bien. Et comme je crois que rien ne donne plus envie de voter FN que ces philosophes de comptoirs, je vais m'abstenir pour ne pas enfler un score déjà bien trop haut.

   La bise