Cher journal,

Je t'écris en coup de vent, je suis bien trop occupé à revendre sur Le Bon Coin mes cadeaux de Noël pourris, ce que je devrais faire avec toi quand j'y pense. Et comme je n'ai pas trop le temps, je vais me contenter de te raconter ma vie. Après tout, même si elle est totalement dénuée d'intérêt, c'est à ça que sert un journal. Et puis je suis anonyme, merde, c'est fait exprès pour que personne ne fasse le lien entre ce que je raconte et ma véritable identité. D'ailleurs c'est un peu dommage, c'est triste de priver le monde de connaître le nom d'un auteur de ma trempe ! Mais bon, j'ai fait un choix, tant pis pour moi.
   Lundi, j'attendais patiemment que le Père Noël vienne me voir en faisant ce que je fais le mieux, c'est-à-dire absolument rien. J'ai l'impression de répéter certains éléments que je t'ai déjà racontés, cher journal, mais je m'en fous. Après tout, qu'est-ce que tu vas faire ? Porter plainte, partir en pleurant, appeler Bernard Cazeneuve ? Non, aucune chance. En plus, avec ta double nationalité franco-taïwanaise, si j'étais toi, je me tiendrais à carreau. Et là je me rends compte que je devrais arrêter de me mettre en colère contre toi, pauvre morceau de plastique et de papier. Je devrais plutôt me révolter contre ce gouvernement autoritaire, qui prône les privations de libertés comme valeurs républicaines, faire ce que tout jeune étudiant de Seine-Saint-Denis qui se respecte devrait faire. Du coup, je suis parti dans les rues de Saint-Denis, dans le but fortement assumé de manifester, avec ma banderole « Franchement, c'est pas très très gentil », un slogan à la fois compréhensible par tous et percutant. J'étais plein d'entrain, et je conviais toute personne que je croisais à se joindre à moi. Pourtant, personne ne me suivait, et j'étais aussi seul que Nathalie Kosciusko-Morizet dans une réunion du fan club de Paul Bismuth orchestrée par Nadine Morano. Les gens me regardaient passer dans la rue, sans rien dire, me fixant l'air de dire « Espèce de petit bobo blanc va. Tu sais ce que c'est notre vie à nous ? On fait notre métier comme tout le monde, on paie nos impôts. On ouvre nos commerces un peu plus tard que ce qui est autorisé, mais bon, c'est pas non plus trop grave. Et pourtant, on nous traite de tous les noms, on nous associe à cette mouvance atroce qui a monté au Moyen-Orient sa petite entreprise de trafic de pétrole et de massacres de masse. Mais on a rien à voir avec ça nous, on essaie juste de vivre notre vie. Le pire, c'est qu'en plus de se faire assimiler avec ces connards là, certaines personnes veulent nous envoyer là-bas, comme si c'était notre vraie maison. Mais qu'est-ce que tu en sais toi, hein ? Tu veux nous défendre, mais tu connais pas notre vie. Tu as dû naître dans la piscine d'or de Picsou installée dans le sous-sol de la mairie de Levallois-Perret, et tu es encore plus blanc qu'Eva Joly revenant d'une colonie de vacances de trois mois en Laponie. Bon, effectivement, ce n'est qu'une interprétation hasardeuse de mon cerveau face au regard accusateur de mon petit épicier habituel. De toute évidence, les frondes que tenaient ses fils n'avaient pas l'air belliqueuses, et je suis certain que ces pierres m'ont fracturé le crâne par pure maladresse. J'ai donc abandonné ma pauvre bannière, la laissant aux gré des vents voguer vers de nouveaux horizons, en l’occurrence les roues d'un camion.
   Du coup, comme je n'avais plus de projet pour la journée, et plus ou moins pour le reste de mes vacances (je vais pas me mettre à travailler non plus), je me suis promené. C'est devenu un passe-temps aussi inutile qu'ennuyeux, mais il me permet parfois d'assister à des scènes de vie, telle qu'un jeune aidant une petite mamie à traverser la route, pour ensuite lui voler son sac à main. Oh, le coquin, profiter ainsi de la confiance des gens, c'est pas très très gentil. Pourtant, c'est une toute autre scène à laquelle j'assiste dans une rue : des cartons partout, une dizaine de camions de déménagement. Qu'est-ce donc que tout cela, j'espère que Bernard Tapie ne vient pas s'installer ici, avec son yacht en pièces détachées. Je me dirige vers celui qui se présente comme Ahmed, 16 ans, aussi volontaire en politique que Jean-Vincent Placé en période de remaniement ministériel. Il me dit qu'avec la nouvelle réforme constitutionnelle, les gens ici vont devoir retourner dans leur deuxième pays. Je lui dis que je ne vois pas pourquoi, ils ne sont pas terroristes. Il me répond qu'ils sont tous arabes, ce qui est assez d'après certains Français de souche pour les considérer comme terroristes. Il rajoute que l'état d'urgence va maintenant être appliqué à toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité. Donc quand tu es un arabe, tu rentres dans cette case de façon automatique. Ça m'a énormément fait chier qu'un petit merdeux soit plus au courant de la politique que moi, surtout que je n'avais pas compris tout ce qu'il m'avait dit. J'ai payé 45 balles de 3G pour trouver des infos sur ce qu'il venait de me dire, tout en le tabassant pour ne pas avoir respecté un être supérieur et Français comme moi. J'ai enfin trouvé, et il avait raison « de sérieuses raisons de penser ». C'est pas très très gentil ça, ni vraiment juridique. J'ai décidé à ce moment là de ne pas déprimer, et je suis allé me péter la gueule avec Ahmed dans un bar au coin de la rue. J'étais tellement bourré que j'ai dormi dans le caniveau, enroulé dans ma banderole, arrivée miraculeusement jusque là, comme François Bayrou à la mairie de Pau. Au petit matin, je me suis rendu compte que je n'avais plus rien sur moi, à part mes habits et une gueule de bois. Plus de clé, plus de porte-feuille, rien. Je suis retourné chez moi, en ne sachant pas vraiment quoi espérer, et je me suis rendu compte que cet enfoiré d'Ahmed avait fait venir dans mon minuscule studio tous ceux qui déménageaient hier encore vers des contrées nord-africaines encore plus dangereuses que le siège des Républicains en cas de descente policière. Comme ce ne sont pas des sauvages, ils m'ont quand même autorisé à m'installer dans l'évier de la cuisine, là où je ne les dérangerais pas pendant leur future vie dans cette luxueuse résidence étudiante. Depuis, ils ont ouvert un Kebab et un bar à chicha dans 25 m², et je me retrouve à faire le service à tous les connards de mon immeuble. Au moins, les nouveaux locataires de mon appartement ont la gentillesse de me payer un paquet de bonbons chaque dimanche, c'est déjà ça. Moi qui ne savais pas quoi faire en attendant la rentrée, j'ai trouvé une solution viable.
   Voilà cher journal, je t'ai tout dit. Je pense n'avoir rien oublié, j'ai uniquement fait exprès de passer sous silence le moment où j'ai appelé la police et où tout ce beau monde s'est fait renvoyer dans un charter direction Bamako, avec chargement des bagages et visionnage de la filmographie complète de Christian Clavier pendant le vol payé par Sarkozy Air Express. Cruel tu dis ? Un peu. Mais au moins, avec cette séance de cinéma, il est certain qu'ils n'auront pas la nostalgie de notre beau pays.