Cher journal,

Je suis vraiment désolé de t'avoir laissé en plan pendant deux semaines, j'avais d'autres trucs plus importants à faire, comme réviser mes partiels, passer mes partiels ou pleurer devant le résultat de mes partiels. Et dans ces périodes de stress intense, t'écrire est la dernière chose à laquelle je pense, juste derrière traverser la France en chameau et lire l'autobiographie d'Alain Delon préfacée par Alain Delon. Je vais tenter de me rattraper cette semaine, même si, tu t'en doutes, mes aventures n'ont pas été plus palpitantes qu'une partie de bridge chez François Fillon.
   Lundi dernier, alors que je sors à peine d'une intense semaine de « je fais croire à tout le monde, y compris à moi-même que je révise, mais en fait je regarde des sketchs de Jean-Marie Bigard sur Youtube », je me rends à mon avant-dernier partiel. Je me lève péniblement à 11h20 pour arriver à la fac à midi. Aussi réveillé que Raffarin pendant une séance du Sénat, qu'est-ce que j'entends ? David Bowie est mort ? Lui aussi ? Ça commence à bien faire maintenant, quel début d'année de merde ! A tous les coups, on s'est fait avoir, on est encore en 2015 mais on ne nous dit pas tout... Encore un complot gouvernemental... Ou des Chinois reptiliens, on sait pas. Avec du recul, je me rends compte que je devais vraiment être en manque de sommeil pour déblatérer autant de conneries. J'étais tellement endormi que j'ai oublié d'aller me chercher un café, ce qui était pourtant mon seul espoir de survivre aux trois heures de dissertation qui m'attendaient.
   Après l'entrée en classe, qui s'est déroulée comme si nous faisions tous partie de la marche funèbre de Bowie, le prof nous a dévoilé le sujet. Dissertation, évidemment. Bon, je vous épargne le sujet, pour deux raisons majeures. La première, c'est que vous vous en foutez, et vous avez bien raison. La deuxième, c'est que moi-même je m'en fous, et je ne me rappelle même plus l'intitulé. Tout ça pour dire que j'étais dans un tel état de décrépitude morale et intellectuelle que je me suis effondré tête la première sur la table. Et voici un fait étonnant que mon esprit de scientifique éveillé a constaté : quand tu te prends une table, c'est pas elle qui recule, c'est toi qui a mal. Bon, la douleur n'a pas duré, je crois même qu'elle m'a complètement achevé et qu'elle m'a permis de bien dormir pendant au moins quinze minutes. En me réveillant, je pétais la forme. Je me suis tout d'abord dit que j'étais dans la merde, puis je me suis vexé que personne n'ait pris la peine de me secouer un peu. C'est beau la solidarité inter-estudiantine quand même. Toute cette bande de Judas, jaloux de ma capacité à avoir 18 sur un commentaire de texte de Finkielkraut sur l'antisémitisme inconscient des esquimaux groenlandais. Enfin, je me suis surpris tout seul. J'ai remarqué que, dans mon relatif sommeil, j'avais eu la lucidité de m'asseoir entre le gars qui a forcément révisé parce qu'il révise à chaque fois et sur qui je vais pouvoir copier, et le gars dont je peux chourer le blanc pour effacer toutes les ignominies que mon stylo Bic aura eu l'affront d'accepter d'écrire sur ma copie.

   On ne va pas se le cacher, j'ai essayé de faire le sujet tout seul. J'ai complètement foiré, j'ai vidé le pot de blanc de mon poto de gauche, et j'ai fini par copier allègrement sur le poto de droite. Le prof n'a rien vu, bien trop occupé à reluquer la jolie fille du premier rang, tout en faisant semblant de corriger des copies. Finalement, satisfait de tout ce que j'avais réussi à pomper sur la copie de mon voisin de droite, je rends la mienne et je sors, très content de moi-même. Je suis tellement content de ma performance que je me contrefous de tout ce qui peut bien se passer autour de moi. Mon professeur pourrait se mettre à poil et faire une danse disco sur La Marseillaise, ça me laisserait de marbre. Le problème, c'est que quand mon voisin de droite est sorti et m'a demandé comment s'était passé le partiel, j'ai bien été obligé de lui répondre et de faire semblant de bien l'aimer. Sinon, comment je me remets à côté de lui dans le futur ? C'est aussi ça, l'investissement. Oui, je suis un connard, et je t'emmerde, cher journal. Il me dit alors qu'il est très étonné que je n'ai pas utilisé son blanc cette fois-ci. Je ne comprends tout d'abord pas bien... Puis quand mon voisin de gauche sort et me félicite de ne pas avoir copié sur lui, pour une fois, je réalise que j'ai fait la boulette. Je demande au voisin de droite si il avait révisé, il me répond que pas du tout, et qu'il a mis n'importe quoi. Je devais pas être si réveillé que ça en fait. Pas grave, je négocierai une bonne note avec le prof contre le numéro de la fille du premier rang.
   En rentrant chez moi, je me suis écouté des chansons aléatoires de David Bowie, comme ça. Moi qui pensais avoir atteint le fond, je suis tombé sur une sélections de titres au mieux plombants, au pire absolument désenchantés. J'étais tellement déprimé que le chanteur mort devait m'entendre me trancher les veines au bout de mes écouteurs. Pour me consoler, je me suis branché sur Skype avec mes copains de la campagne seine-et-marnaise. J'aurais pas du. Pendant que l'un écoutait la dernière soupe ultra-subversive de Johnny Hallyday, l'autre a tenté de m'apaiser en me disant qu'au moins, ce n'est ni Kendji ni Patrick Sébastien qui est mort. J'ai fait semblant d'être heureux, me servant allègrement de mon expérience d'acteur professionnel dans les kermesses de mon école primaire. Quelle tristesse, une jeunesse vivace comme celle-là, qui pourrait écouter tout ce que la musique à de beau à offrir, non, elle préfère jouer à Candy Crush tout en gardant un œil sur les émissions de divertissement de TF1. Elle pourrait lire tous les articles intéressants que les pauvres rédacteurs de La Pause Actu mettent en ligne tous les jours, sauf qu'ils préfèrent brûler leurs derniers neurones sur BuzzFeed ou PureMedia.

   Car le jeune est con, c'est bien connu. Un jeune, ce n'est rien qu'un enfant en moins créatif et un adulte en plus débile. Dire que les jeunes ne respectent plus rien, ce n'est pas réac, c'est moderne, merde. C'est la dure vérité que les syndicats étudiants tentent de nous faire oublier en gueulant sur le manque de fonds des universités, tout en faisant tout pour toucher le plus d'allocs et d'aides possibles venues de l’État. En tout cas, si j'étais un jeune, il y a longtemps que je me serais mis au travail, moi. Par plaisir, déjà. Qui n'a jamais rêvé de lire un texte de 450 pages par Bourdieu, aussi petit que les annotations en bas d'un contrat d'assurance et aussi passionnant que les conditions générales d'utilisation d'iTunes. A mon époque, on travaillait dur à l'école, et on avait une orange à Noël. Et on souriait. Aujourd'hui, les jeunes glandouillent et on leur offre des consoles, des ordinateurs, ou pour les plus chanceux, le dernier bouquin d'Eric Zemmour, notre maître à penser. Elle va ressembler à quoi la société de demain ? Un empilement de paresseux aussi actifs que le public d'On est pas couché ? C'est une vraie vision d'horreur.

   Cher journal, je reprends l'écriture après un coma de deux jours et demi. Je viens de me réveiller et je crois, en me relisant, que mon inconscient diabolique a pris le dessus pendant quelques lignes. Ça paraît très con dit comme ça, surtout pour un boutonneux de terminale qui révise à fond Freud, tellement il flippe pour le bac philo. Je m'en fiche, je n'ai pas encore trouvé de meilleur nom pour lui. Je pourrait tout autant l'appeler méchant-moi, bad-anonyme ou encore Jean-François Copé, ça revient au même. Je vais aller me reposer un peu, intérioriser tout ça, et je vais manger les trois restes de restes que j'ai dans mon frigo, c'est-à-dire une croûte de galette des rois, un yaourt périmé et une fricassée de veau. D'ailleurs, est-ce que quelqu'un sait si Balkany a pu organiser la galette de Levallois cette année ?