Cher journal,

Je suis très malheureux. Demain, je reprendrai le chemin des écoliers, repartant vers l'obligation que j'ai à faire des études. Comme un contrat tacite que j'aurais signé avec ma mère à ma naissance, je dois poursuivre mon cursus, jusqu'à ce que la société trouve mon CV satisfaisant, ou tout du moins assez pour servir en tant que dame pipi dans un bar de Valenciennes. Et franchement, je me plaisais assez à ne pas faire grand chose de mes journées, à ne pas réviser, à ne pas avoir besoin de sécher puisque je n'ai même pas cours. Mais je suppose que c'est du passé maintenant, je retourne à la mine, en espérant que mes profs ne me feront pas la blague du coup de grisou. J'ai passé la semaine à appréhender cet instant, ce moment où je devrai retourner dans ma salle de classe, après être passé quinze fois à l'administration parce que la secrétaire a perdu mon dossier. Je visualise par avance sa tête de droguée analphabète, me réclamant une fiche de renseignements avec la même ferveur qu'un Somalien devant un plat de choucroute garnie. Je lui répondrai que j'ai donné la dernière photocopie qui me restait il y a deux semaines à son collègue, qui doit se torcher avec, quand on voit la vitesse avec laquelle il égare la paperasse. Elle me répondra qu'elle n'est pas au courant, qu'elle est désolée, et qu'elle doit fermer le secrétariat parce qu'il est déjà 15h. Non je ne suis pas condescendant, je suis juste fatigué, ce qui est con quand on pense que j'ai rien foutu pendant deux semaines. Enfin bref, mon amusement va bientôt reprendre, et je sens que je vais à nouveau devoir affronter sur le terrain politique mes camarades de classe. Comment suis-je censé ne fâcher personne, alors que je dois évoluer entre des gauchistes prenant Mélanchon pour l'Abbé Pierre, et des réacs importés de notre belle Méditerranée et pour qui Saint-Denis est la dernière colonie française d'Afrique. Quand on sait que je n'arrive même pas à mettre d'accord mes amis sur un sujet aussi simple que « pour on contre les champignons dans la pizza ? », je n'imagine pas comment je vais tenir jusqu'à la fin de l'année au milieu de ce cheptel de chiens enragés. Je vais probablement devoir à nouveau jouer de sarcasmes arrangés pour ne vexer personne (ou pour vexer tout le monde), avec autant de finesse que Patrick Sébastien dans le rôle de la reine d'Angleterre. Et ça va y aller sur la pauvreté dans les banlieues, sur le surplus d'immigration en France, sur la dérive sécuritaire d'un gouvernement qui ne sait même plus comment se sécuriser lui-même. En bref, ça va me faire chier, et je préfère encore participer à Koh-Lanta à Sevran plutôt que de débattre avec tous ces fous furieux qui se prennent pour le Che tout en regardant Jean-Pierre Pernaut tous les midis. Du coup,je prépare une stratégie plus que culottée pour un grand écrivain comme moi : je me coupe de toute actualité politique. Au moins, si on m'interroge sur la crise identitaire en France, je répondrai que je n'ai pas écouté les dernière diatribes de Finkielkraut et que je ne peux donc pas débattre. La probabilité que le nouvellement académicien ait fait une émission de télé pendant les dernières 48 heures étant encore plus élevée que le taux d'alcoolémie de Depardieu, je m'assure une vraie tranquillité. Pourtant, je suis bien obligé de me rendre à l'évidence. Il est éminemment compliqué de ne pas suivre les actualités politiques quand toutes les télévisions des vieux de mon immeuble sont allumées à fond.

   C'est ainsi qu'entre deux questions de Julien Lepers sur la dernière espèce de lapin présente dans les champs de la région de Quimper, j'apprends la démission de Christiane Taubira. Après avoir pu entendre les cris de joie de mon voisin de 92 ans et écouter sa réinterprétation osée non sans audace de Maréchal, nous voilà, je me suis mis à réfléchir. Qui va être vraiment content du départ de Taubira ? Pour le gouvernement, c'est la merde, il vient de perdre la dernière personne de gauche encore présente dans ses rangs, et avec elle une grosse part de légitimité auprès des électeurs socialistes. Et si Manuel Valls s'évertue à faire respecter la parité dans le groupe de ses ministres, la représentativité des noirs, fussent-ils antillais ou guyanais, s'en trouve grandement ébranlée. Comme dans un quota de la Fédération Française de Football, on garde Najat Vallaud-Belkacem en arabe de service, qui permet encore au Premier ministre de s'affirmer défenseur des opprimés. Quand on sait qu'il rêvait pourtant d'envoyer lui-même Taubira au bagne à Cayenne, on repense un peu son rapport à l'oppression. Pour la droite, c'est un tête de gondole et une tête à claques qui s'en va. Sur qui vont-ils pouvoir taper sans qu'on les accuse de racisme ? Tout ce chemin parcouru pour critiquer de vulgaires blancs, c'est ballot ! D'un autre côté, avec un peu de chance, ils vont se mettre à vraiment réfléchir sur la politique. Dans un monde meilleur, on verrait Eric Ciotti critiquer la politique économique de Macron, avant qu'Eric Woerth ne leur fasse prendre conscience qu'ils sont tous deux unis par les liens du capitalisme. Tout ce beau monde irait se bourrer la gueule dans un bar dégueulasse à deux pas de l'Assemblée, brûlant des bouquins de Marx et relisant les derniers bons mots d'Eric Zemmour. Sauf que non, ce que proposait la droite hier et que la gauche refusait, la gauche le propose aujourd'hui mais fait face au refus de la droite. Taubira était la dernière incarnation qu'une différence existait fondamentalement, et je sens que je vais devoir débattre de l'avenir républicain avec mes camarades pendant encore trois mois. Bref, cher journal, je ne sais pas si tu as remarqué, mais je n'ai pas parlé du Front National. Ça m'a beaucoup démangé, j'aurais tenté des blagues sur leur racisme, et je ne l'ai même pas fait. J'ai réussi à me tenir. Je sais qu'un jour, j'y reviendrai, mais pas aujourd'hui. On se tourne vers le FN quand les autres partis n'ont plus rien à offrir de ridicule, mais ils sont en ce moment très efficaces. Pourquoi demander à Marine de faire le boulot, qu'elle fait très bien, quand les autres le font à sa place ?