Cher journal,

Je me retrouve confronté au syndrome de la page blanche. Je ne sais plus quoi t'écrire, je semble arrivé au terme de la mission que je m'étais fixée, celle de t'écrire au moins douze conneries par semaine. Pourtant, plus aucune idée ne coule de la plume de mon stylo, et ma source d'inspiration est aussi sèche que Bernadette Chirac. Ah, la page blanche. Tant d'écrivains illustres ont été touchés par ce fléau. Baudelaire, Flaubert, Racine, Sarkozy, et maintenant moi. Quel malheur d'être dépourvu d'imagination, mais quel bonheur d'être au milieu de ces grands noms. Du coup, je vais tant bien que mal tenter d'écrire quelques bribes de débilité, mais je ne te promets rien, cher journal. Au moins, personne ne me reprochera de n'avoir pas respecté mon programme.
   Cette semaine, j'ai fait ma rentrée. Comme je te le prédisais déjà la semaine dernière, j'ai retrouvé tout les ingrédients qui font le charme si particulier de mon université préférée. Cette odeur de putréfaction quand on entre dans une salle de classe, qui se transforme en parfum d'étable quand on passe devant les toilettes, pourtant neuves. Ces toilettes sont un mystère pour les gens normaux, qui évitent l'endroit, tant il est redouté. En effet, après le ménage qui y est mené, ce lieu se métamorphose en fosse à purin aussi vite que la conscience d'Eric Besson en période d'alternance. Je retrouve également le regard livide de mes professeurs, aussi heureux au milieu de cette cohue estudiantine que Manuel Valls dans un camp de Roms. Un nouveau semestre à enseigner des approximations, des réminiscences de leurs propres études, en sachant pertinemment que personne ne les écoute. Quelle triste existence pour ces hommes et femmes, obligés d'expliquer à Jennifer-Kim, 28 ans, refaisant pour la septième fois sa première année de licence, que le mot constitution s'écrit sans k. Et après, on s'étonne que le taux de suicide chez les enseignants-chercheurs s'approche du taux d'antisémitisme de Jean-Marie Le Pen. Mais bon, comme dirait ce bon vieux Jean-Marie, c'est toujours drôle de se moquer des Juifs, ne serait-ce que pour voir BHL prendre sa fourche et sa kippa en vue de dégommer les infidèles. Et puis les blagues sur les Juifs, c'est comme Oncle Ben's, c'est toujours un succès. Pour tous les humoristes en herbe de la toile, les pseudo-Dieudonné et autres cyber-flemmards, il est bien plus facile de faire un bon mot sur Auschwitz que de dire des trucs intelligents, ou au moins logiques.
   Et c'est à ce moment qu'on se rend compte de la vénérable valeur de nos bons vieux enseignants universitaires, qui se tuent à la tâche de nous rendre moins cons, et qui, en guise de remerciements, se prennent chaque semaine une volée de bâtons pour avoir mal noté une copie foireuse. Oui, l'existence est injuste, mais il faut faire avec. Surmonter les épreuves, se disculper de tout malentendu, voilà la véritable philosophie de vie à adopter. En tout cas, c'est celle que répand le prophète Jean-François Copé sur toutes les chaînes de télévision depuis deux semaines. Revenant du désert, après avoir résisté à la tentation du diable Sarkozy, Saint Jean-François vient nous apporter la bonne nouvelle, la bonne parole qui nous guidera vers la lumière, et lui vers l’Élysée. Le voilà qui crie sur tous les toits que son nouveau mot d'ordre est la bienveillance, l'amour de son prochain. Il ne faut pas avoir de rancœur, lui qui en a tellement qu'il doit les noter dans une bible. Le nouveau guide bienveillant semble quelque peu en décalage avec son image de jadis, celle d'un homme prêt à tout pour faire crucifier François Fillon le long de l'autoroute A6, aussi bienveillant que pouvait l'être Klaus Barbie lorsqu'il s'agissait de tirer des informations de quelques résistants taquins.

   Pourtant, Jean-François Copé est de retour, dixit Marc-Olivier Fogiel. On se demande comment le dégarni de Meaux va pouvoir tenir cet affreux régime d'amour qu'il souhaite s'infliger à lui ainsi qu'à la France. Juppé a mis 20 ans avant de passer du tortionnaire de Matignon au papy gâteau de Bordeaux et de la moitié de la droite. Comment a fait Copé pour achever une telle transformation en quelques mois à peine ? Peut-être qu'il ne dort plus sans prendre ses calmants, ou qu'il se fait injecter de la gentillesse concentrée directement par intraveineuse, sous la surveillance du non-moins sympathique docteur Douste-Blazy, propriétaire d'une clinique dans le petit village d'Ennui-Sur-Morin. Bref, tout ce beau monde se rafistole, dans l'espoir d'un jour à nouveau accéder aux cruelles arcanes du pouvoir. Alors même que Marine Le Pen devrait être en prison pour abus de faiblesse sur le peuple français, nous n'avons pas fini d'entendre parler des emmerdes judiciaires de Copé. A l'inverse de ce bon vieux Cahuzac, Copé a choisi d'occuper à nouveau l'espace médiatique en attendant de tout se reprendre sur le coin de la gueule. La recette des politiques pour rester populaires ces temps-ci est simple : écrire un bouquin pour dire qu'on a changé, et se plaindre d'un acharnement médiatico-judiciaire. Sur le modèle de Sarkozy, on s'attire ainsi la sympathie des lecteurs occasionnels qui ne font pas la différence entre Balzac et Marc Lévy, et celle des couples en cavale dans l'enclave suisse de Levallois-Perret. Et tout ce beau monde se rassemble place de la Concorde, en écoutant religieusement Mireille Mathieu chanter la dernière rengaine de Johnny Hallyday, qui, comme Copé, n'en finit pas de partir et de revenir.

   Bon, cher journal, c'est pas tout ça, mais j'ai quand même des trucs autres à faire que de me déprimer tout seul à écrire n'importe quoi. Car si Saint Jean-François a dit qu'il fallait être bienveillant avec les autres, il faut aussi l'être avec soi-même. Certains appelleront cela de l’égoïsme, j'appelle ça de la logique. Du coup, je vais aller me coucher, en espérant avoir tout oublié demain matin.