Cher journal,

Cette semaine a été très chargée. En effet, tu n'es pas sans savoir que j'ai repris les cours depuis deux semaines à l'heure où je t'écris. Or, je viens de réaliser que je vais devoir me remettre à travailler ; constat difficile quand on sait que, pendant les vacances, je serais foutu d'être inscrit dans le Guiness Book comme le recordman du monde de la glandouille. De plus, il est compliqué pour moi d'admettre qu'il est nécessaire de bosser durement, dans un pays où se reposer sur ses lauriers semble être un slogan politique.
   Bref, lundi soir, après une journée bien remplie, je me rends à mon rendez-vous mensuel des anonymes alcooliques. Là où son quasi-homonyme, les alcooliques anonymes, permet à des gens qui boivent dans la vie de tous les jours de parler ensemble anonymement, la modeste association dont je fais partie permet à des gens qui parlent anonymement dans la vie de tous les jours de boire ensemble. Cette réunion, que ses membres ne rateraient sous aucun prétexte, conduit des gens qui ne se connaissent pas à faire comme si ils se connaissaient ; et ainsi à reproduire en miniature un semblant de société hypocrite. A la fois on picole, et à la fois on se fait des amis, que demander de plus ! D'autant que cette semaine, nous accueillions un petit nouveau, qui se fait appeler par son pseudonyme, Paul Bismuth, mais qui a du mal à cacher son passé d'ancien chef tortionnaire. Il a l'air de plus très porté sur la politique, et semble vouloir nous convaincre de nous engager contre l'actuel gouvernement. D'ailleurs, comme tout le monde était bourré, j'ai pu assister au pire débat politique depuis l'invention de la connerie par Christine Boutin. Tous paraissaient tellement cons que je n'avais même plus besoin de me rappeler mon QI de 262 pour me sentir intelligent. La comparaison a parfois du bon.
   En tout cas, cette joyeuse gaudriole, dont la visée était pour moi d'oublier le fait que 50% de mes professeurs semblent aussi dépressifs qu'Alain Finkielkraut devant une émission d'Ali Baddou, cette joyeuse gaudriole, donc, s'est transformée en argumentaire de comptoir, digne des pire débats à l'Assemblée. Et pour ça il y a du monde. Quand il s'agit de parler pour ne rien dire, de gueuler sur les ministres, de gueuler sur l'opposition, de gueuler sur plus ou moins tout, voire même parfois de donner des arguments (si, il paraît que ça arrive), il y a du monde dans l'hémicycle. Pourtant, quand il s'agit de prendre des décisions, il n'y a plus personne. Parce que franchement, pendant que certains débattent dignement ou pleurent pour attirer le client, la majorité continue de jouer à Candy Crush dans les gradins et chantonnant un air de Patrick Bruel. Les députés semblent de pas se rendre compte qu'ils sont à la place des grands hommes qui ont bâti la République.
   Et voilà qu'ils se permettent de sécher les cours, comme dans un vulgaire amphi de fac, vidé par l’inexistence rhétorique du maître de conférence. Lorsque le conseil de classe arrivera en 2017, beaucoup auront probablement un avertissement travail, qui se transformera en exclusion pure et simple. Le conseil donnera alors sûrement leur chance à de nouveaux élèves, qui n'ont pas l'habitude des cours, mais qui savent convaincre quand personne n'est content. Les mauvais bulletins s'accumulent pour nos représentants, et ce sont pourtant les mêmes qui continuent de ne pas comprendre pourquoi la fille à papa continue de monter dans les sondages. Ces mauvais élèves ont tous les vieux réflexes. Ils sont les premiers à se presser pour aller à l'infirmerie pour se faire soigner par Pamela ; mais quand c'est le contrôle final sur le sujet annoncé de la déchéance de nationalité, ils se démerdent pour trouver une bonne excuse pour ne pas venir.

   Là où nos députés sont forts, c'est quand ils trouvent le moyen de voter pour le cumul des mandats, tout en manifestant devant les caméras pour dévoiler à la face du monde leur charge de travail exubérante. Parce que quand il s'agit de parler pour ne rien dire devant les médias, ça s'organise en meutes de loups, et ça sera à qui criera le plus fort. Le but est alors de trouver la petite phrase qui n'a aucun intérêt mais qui trouvera un écho chez tous les journaux prétendument politiques et sérieux, mais qui prennent un malin plaisir à chroniquer les dernières vacances de Nabilla entre Saint-Tropez et Garges-lès-Gonesse.
   Et c'est alors qu'on en vient à vouloir être Américain, juste pour pouvoir assister à de véritables débats transformés en combats de catch. Et en même temps, on sent le malaise de tout un pays, ou tout du moins, de sa moitié pseudo-patriote. Celle-ci est obligée de choisir un représentant parmi un magnat de la télé-réalité dont la coupe de cheveux est interdite par la convention de Genève, un frère et fils d'abruti, et d'autres gars que les Français ne connaissent pas donc dont on se fout. Franchement, aller voter aux États-Unis, c'est un coup à finir interné avec Alain Chamfort dans une maison de retraite de Maubeuge. Les Démocrates, eux, moins consensuels, proposent deux candidats issus de minorités depuis toujours discriminées, mais sur le point de prendre le pouvoir mondial, à savoir les femmes et les vieux. La revolución est en marche. Et si, en 2017, le second tour se présente comme un Juppé-Le Pen, tu ne pourras pas dire, cher journal, que je ne t'avais pas prévenu.

   Bref, cher journal, comme tu peux le voir, je suis devenu expert en philosophie bourré. Je dois t'admettre en somme, bien que ça fait déjà quelques jours que je suis rentré de ma réunion des anonymes alcooliques, que je tiens très mal l'alcool. Et comme je ne sais plus vraiment pourquoi j'y vais, je vais peut-être pour une fois suivre l'exemple des députés, et la prochaine fois, ne pas y aller.