En Autriche, Sebastian Kurz joue au poker menteur avec l'Europe 

Chancelier autrichien depuis huit mois, le conservateur Sebastian Kurz est sur une bonne dynamique. Il impose à l’Union européenne des thèmes nationalistes tout en esquivant brillamment les critiques. 

Par Théophile Pedrola
Photo Flickr

12 juillet 2018

Depuis le 1er juillet, l’Autriche assure la présidence du Conseil de l’Europe, un siège qui tourne entre les 28 tous les six mois. Un pays dirigée par une coalition droite-extrême droite est donc aux manettes de l’Europe. A la tête de toutes ces institutions, Sebastian Kurz, 31 ans, véritable OVNI politique. Elu le 15 octobre 2017 sous la bannière conservatrice de l’ÖVP (Parti populaire autrichien), il a dû monter une coalition avec les nationalistes du FPÖ (Parti de la liberté autrichien). Son parti était pourtant plus habitué à s’entendre avec les sociaux-démocrates, mais l’air du temps leur es moins favorable. 

 

C’est le début de l’histoire, et c’est pourtant ce qui devrait déjà interpeller. L’extrême-droite fait partie du pouvoir dans un pays d’Europe centrale, et pas grand monde ne s’en émeut, à commencer par les Autrichiens eux-mêmes. De petites manifestations parcouraient Vienne en janvier, mais sans parvenir à rassembler plus de 20 000 personnes. Un chiffre à mettre en perspective avec les événements des années 2000, quand une première coalition du même genre avec déclenché de grandes parades, regroupant 250 000 personnes. 

 

Un gouvernement qui fait la part belle à l’extrême-droite

Depuis, le nouveau gouvernement s’est fait une spécialité de la question de la crise migratoire. Le territoire privilégié déjà bien avant son élection de Sebastian Kurz. Il a placé au ministère de l’intérieur Herbert Kickl, du FPÖ, qui a multiplié les sorties sujettes à polémique. En décembre, déjà, il se plaignait d’une hausse de 13% en un an du nombre de faits de délinquance dûs à des étrangers. Désormais, les policiers peuvent fouiller dans le téléphone de réfugiés, afin de vérifier leur parcours, le pays n’accepte plus aucun réfugié venant d’Italie ou de Grèce et le versement de certains minimes sociaux dépend du niveau en allemand du demandeur. Une politique pour le moins hostile à l’étranger. 

En janvier, Herbert Kickl annonce la création d’une unité de protection des frontières, et annonce vouloir garder les demandeurs d’asile « cantonnés » dans des centres. C’est là que Sebastian Kurz pose son veto et recadre, gentiment, son ministre.

 

Il faut dire que le chancelier a découvert l’art de pratiquer le grand écart. Dans une interview au Monde le 9 novembre 2017, il déclare que son « gouvernement se devra de rester proeuropéen. Notre histoire nous a légué l’obligation morale d’une absence de complaisance totale vis-à-vis de l’antisémitisme ». Noble déclaration, qui ne sera pas suivie de gestes. Il ne semble pas le déranger que le porte-parole de son ministre de l’intérieur, Alexander Höferl, soit un ancien journaliste de Unzersuriert, un site de réinformation aux tendances antisémites et xénophobes. 

 

 

Une Europe complaisante 

Mais la sérénité de ce gouvernent est aussi entretenue par l’Europe elle-même. Déjà par les autres gouvernements ancrés très à droite. Les ministres de l’intérieur autrichiens, italiens et allemands (Horst Seehofer, de la CSU, est en froid avec Angela Merkel sur la question précise des migrants) discutent de manière trilatérale sur la possibilité pour les migrants de faire enregistrer leur demande d’asile uniquement à l’extérieur de l’Union. 

 

Au-delà de ces pays, et du groupe de Visegrad, l’Europe jusqu’à ses institutions ne cherche pas à inquiéter Sebastian Kurz. Alors qu’elle avait imposé des sanctions au début des années 2000 et l’entrée de l’extrême-droite au pouvoir, elle n’a cette fois pas bronché. La réunion de M. Kurz avec Jean-Claude Juncker et Donald Tusk le 19 décembre 2017 a même accouché d’un brossage de poils en règle. Le président de la Commission européenne a expliqué que le programme européen du chancelier lui « convenait presque à 100% », sans comprendre le « battage » autour du nouveau leader autrichien. Voilà qui pose la question de la réelle politique migratoire de l’Europe.

 

Sebastian Kurz continue lui son double-jeu, parfaitement maîtrisé. Lorsqu’on lui demande s’il va demander au FPÖ de quitter le groupe au Parlement européen qu’il a formé avec le Rassemblement national, il préfère botter en touche. Son côté proeuropéen en prend un coup. 

 

Enfin, lors de la rencontre entre Sebastian Kurz et Emmanuel Macron le 13 janvier 2018, l’autrichien a rappelé son attaché à son sacrosaint « proeuropéanisme ». Le président français a salué le « volontarisme » du leader de l’ÖVP. Les deux hommes se ressemblent dans leur volonté de « parler à tout le monde », de Merkel à Orban, en passant par Sanchez. M. Kurz a même piqué au leader de LREM son slogan d’une « Europe qui protège ». Mais pour protéger qui ?