LAISSEZ-NOUS TRANQUILLES #13
 

par Paul Idczak

Ballons d'Or,
votes en plomb

Ce lundi soir avait lieu la cérémonie de remise du Ballon d’Or, récompensant le meilleur footballeur de l’année écoulée. Un évènement qui nous laisse sur notre faim depuis plusieurs années.

And the winner is… Lionel Messi. Pour la cinquième fois en 7 ans, l’Argentin du FC Barcelone a remporté la récompense individuelle ultime de la planète foot. Sans surprise, au vu de l’année magistrale quoiqu’incomplète que la Pulga a réalisée sous les couleurs barcelonaises et argentines, ponctuée de cinq trophées prestigieux et de plus d’une cinquantaine de buts inscrits. Trophée mérité donc, comme bien souvent depuis la création du Ballon d’Or il y a 60 ans. Oui mais voilà, il y a un hic, qui s’est d’ailleurs emparé de nombreuses cérémonies de ce type : à vouloir démocratiser ce genre d’évènements, les instances dirigeantes, comme la FIFA, leur ont enlevé toute saveur et tout aspect de surprise. Explications.

Le grand rassemblement

Enraciné dans ses origines purement journalistiques car créé par le magazine France Football, le Ballon d’Or est resté pendant plus de cinquante ans une distinction décernée par des journalistes internationaux. Seuls votants, ils avaient donc leur œil de spécialiste extérieur au terrain pour juger les qualités annuelles de chaque joueur et juger si oui ou non ils méritaient le trophée. C’est dans cette ère appartenant au passé que le gardien de but russe Lev Yashin a pu remporter la récompense en 1963, cas aujourd’hui encore unique dans l’histoire du ballon rond. Justement, l’exclusivité du vote journalistique permettait cette diversification de la récompense parmi des postes qui sont moins exposés que les lignes d’attaque mais qui sont tout aussi importantes. Evidemment, il y a toujours eu des polémiques, mais c’est un phénomène qui accompagne toute cérémonie de remise de prix et qui ne peut tout simplement pas ne pas exister. Jusqu’en 1995 par ailleurs, le Ballon d’Or était décerné aux joueurs uniquement européens…
Le grand virage a été pris en 2010, lorsque la FIFA a décidé, ô magie du rectangle vert, d’offrir un vote à tous les capitaines de sélections nationales et à tous les sélectionneurs en plus du panel de journalistes habituel. Nous sommes donc passés d’un groupe fermé de spécialistes à la plume ou à l’œil critique analysant l’année footballistique dans sa globalité à une masse plus large et plus diverse de votants dont la majorité d’entre eux sont directement issus du monde du foot en lui-même. En apparence, ce nouveau format peut paraître plus adéquat - après tout, qui est mieux placé que les footballeurs ou les sélectionneurs pour choisir le meilleur de tous les footballeurs et des sélectionneurs ? – mais il a changé totalement la face de la cérémonie et de ses potentiels gagnants.


Ode à l’attaque

Aujourd’hui, les meilleurs joueurs du monde sont des attaquants, même si cela reste tout à fait subjectif (les amateurs de défense vont préférer les défenseurs, etc.). Dès lors revient l’éternel débat : doit-on récompenser le meilleur joueur du monde tout court ou le joueur le plus influent, celui qui a fait briller son équipe dans les moments décisifs et qui lui a permis de remporter des trophées importants ? Il y a des partisans des deux camps, mais depuis 2010 et la réforme des corrompus institutionnels de la FIFA, c’est le premier cité qui prend le dessus. Dès cette année de Coupe du Monde, beaucoup d’observateurs ont été choqués de voir Lionel Messi repartir de Zurich avec le trophée, alors que ses camarades de club Andrés Iniesta et Xavi avaient éclaboussé de tout leur talent la compétition sud-africaine et permis à l’Espagne de garnir un peu plus un palmarès déjà riche de deux Euros. Les footballeurs et autres sélectionneurs qui votent ne semblent pas prendre en compte ce qui compte le plus dans les mémoires, c’est-à-dire les trophées. En se penchant sur la période pré-2010, on se rend compte que tous les joueurs lauréats les années de Coupe du Monde faisaient partie de l’équipe vainqueure de celle-ci (excepté l’année 1974 et lorsque les champions du monde n’étaient pas européens avant 1995).
Pour le choix de l’entraîneur de l’année, la donnée est la même, à peu de choses près : on privilégie les résultats purs et durs à la qualité de l’entraîneur, au fait qu’il ait réussi à tirer le meilleur d’un effectif pas forcément composé de joueurs exceptionnels à tous les postes. Cette année par exemple, c’est Luis Enrique, l’entraineur du FC Barcelone, qui a été titré face à d’autres grands noms, Pep Guardiola, entraîneur du Bayern Munich, et Jorge Sampaoli, le sélectionneur du Chili. Ce dernier a beau avoir « seulement » remporté la Copa America, il n’a pas moins de mérite que Luis Enrique, qui bénéficie lui d’un effectif évoluant ensemble depuis des années et comportant un onze de stars internationales. Ce mérite personnel, les journalistes ont bien plus tendance à le voir que les joueurs et les sélectionneurs, et c’est ce qui rend le nouveau système de vote assez frustrant pour de nombreux observateurs.
Les faits sont là, et ils ne sont pas pour arranger la situation en place aujourd’hui, qui met donc l’accent sur les grands noms plus que sur le mérite, que ce soit pour élire le joueur, le sélectionneur ou le onze de l’année.
Aura-t-on dès lors à nouveau droit un jour à des cérémonies remplies de suspense opposant des joueurs ne se contentant pas d’enfiler but sur but ? Si le système reste le même éternellement, il se pourrait bien que Fabio Cannavaro reste éternellement le dernier joueur non-attaquant à avoir remporté le Ballon d’Or, voire même le dernier champion du monde tout court à avoir inscrit son nom au palmarès la même année.