LAISSEZ-NOUS TRANQUILLES #14
 

par Paul Idczak

Hitler sur la voie publique

Plus de 70 ans après le suicide d’Adolf Hitler, son ouvrage majeur Mein Kampf appartient depuis le 1er janvier au domaine public, ce qui ouvre la voie à sa réédition en grand nombre et dans le monde entier, entre encouragements et condamnations par voies interposées.

Ca y est, nous y sommes. Ou plutôt, nous y étions déjà le 30 avril de l’année dernière. A cette même date 70 ans plus tôt, Adolf Hitler se suicidait d’une balle dans la tête dans son bunker personnel à Berlin, sa mort signifiant quasiment la fin de la Seconde Guerre Mondiale en Occident, huit jours avant la signature de l’armistice. Hitler est depuis la Libération considéré comme le mal en personne, l’homme qui a provoqué la guerre la plus meurtrière de l’histoire de l’humanité en déportant notamment des millions de juifs dans des camps de concentration et d’extermination, dans le souci de créer un monde où seule la « race supérieure aryenne » perdurerait et contrôlerait tout. Une pensée extrême qui n’est pas arrivée du jour au lendemain dans l’esprit du dirigeant nazi : elle était déjà exposée dans son livre de 1926, Mein Kampf. Une œuvre qui est aujourd’hui sur le point d’être rééditée.

L’exposition de la pensée hitlérienne en 700 pages

Emprisonné pour avoir tenté de prendre le pouvoir par la force à Munich en 1923 - le fameux putsch de la Brasserie - Hitler profite de son séjour derrière les barreaux pour rédiger un ouvrage en deux parties dans lequel il fait part des principales idées qui vont moins de dix ans plus tard commencer à être appliquées sur le sol allemand à la suite de sa marche vers le pouvoir, longue mais couronnée de succès… Mein Kampf contient donc aussi bien des passages centrés sur l’antisémitisme que des parties concernant l’ultra-nationalisme, tandis que d’autres mettent en avant l’évident désir de revanche qu’Adolf Hitler cultivera jusqu’à sa victoire sur la France en 1940, terriblement irrité par le Traité de Versailles signé en 1919 et qui contenait des termes jugés inacceptables par une partie de la population germanique. Evidemment, si Mein Kampf avait été écrit une dizaine d’années plus tard, les éléments présentés auraient sans aucun doute été beaucoup plus virulents qu’ils ne le sont déjà dans l’ouvrage original, mais il ne faut pas sous-estimer l’influence que Mein Kampf a pu et peut encore aujourd’hui avoir sur des simples d’esprit qui cherchent un exutoire derrière lequel dissimuler leur ressentiment. Retrouver dans les rayons des librairies le livre nazi par excellence peut-il ainsi faire resurgir des idées que l’on espérait ne plus jamais avoir à connaître, voire à lire ? C’est la question à laquelle se sont chargés de répondre des panels d’historiens avant la réédition de Mein Kampf en Allemagne, puis dans d’autres pays par la suite, en cherchant la meilleure manière de publier le livre sans qu’il ne puisse être considéré comme dangereux.

Mein Kampf, version 2016

Christian Hartmann a dirigé la publication de la nouvelle édition de Mein Kampf. En tant que membre de l’institut d’histoire contemporaine de Munich, sa tâche n’était pas tout à fait aisée, puisque ce sont près de 2500 notes et commentaires qui ont été ajoutés au texte original d’Adolf Hitler, relégué dans un coin de page, comme pour mieux montrer que l’important n’est pas Mein Kampf lui-même, mais les nouvelles explications historiques de chaque ligne de l’œuvre. Adolf Hitler a peut-être toujours son nom sur la couverture du nouveau Mein Kampf, mais il n’est donc plus le seul auteur des textes présents tout au long du livre. En effet, lorsqu’un ouvrage comme celui-ci tombe dans le domaine public, chose qui arrive relativement rarement du fait du faible nombre de textes aussi virulents et discriminatoires, ce qui importe est la réflexion générale. En permettant bientôt à des milliers de gens de se plonger dans Mein Kampf, les maisons d’édition ne pensent pas uniquement à en vendre le plus grand nombre, mais également au moyen de ne pas diffuser une pensée qui fait partie des mémoires sombres de l’histoire contemporaine, qui pourrait malgré tout trouver des échos en 2016. A une heure où les migrants affluent en masse en Europe, la réédition de Mein Kampf pourrait effectivement faire passer des idées anti-migratoires dans l’esprit de certains lecteurs, tant Hitler prône le repli identitaire et la supériorité absolue de la race germanique dans son livre polémique.

Probable best-seller, réflexion historique et messages d’avertissement

Ce qui est sûr, c’est que Mein Kampf est bien parti pour s’écouler comme des petits pains : alors qu’il n’est même pas encore sorti, l’institut d’histoire contemporaine de Munich a déjà recensé 15 000 précommandes, le tirage initial étant de 4 000 exemplaires ! A 59 euros l’unité, ce qui est relativement cher pour un livre, cela prouve bien que l’attrait du pamphlet d’Adolf Hitler est vivace. Ce qui est tout à fait compréhensible du fait que le livre ait été interdit de publication pendant 70 ans en Allemagne, mais également en France.
Pour comprendre les idées d’Hitler de manière plus précise et replacer sa pensée dans une logique historique plus claire, lire Mein Kampf dans sa version commentée paraît être quelque chose de véritablement utile. Cela est également positif pour le devoir de mémoire prôné par les historiens, afin que tout le monde puisse totalement prendre conscience de la folie meurtrière et la haine de l’autre qui régissaient l’esprit d’Hitler et qui l’ont poussé à massacrer des millions d’innocents dans une logique plus personnelle qu’autre chose ; afin que l’humanité ne revive plus jamais des temps comme ceux-ci. D’un autre côté, la publication de Mein Kampf en 2016 pose aussi des problèmes relatifs au développement de la haine raciale et d’idéaux nationalistes. Toutefois, et ce n’est pas un secret, le livre d’Hitler circule et se vend librement dans de nombreux pays asiatiques et dans les pays à forte population musulmane, ceci se faisant sans aucun contrôle et sans aucune précaution historique. La problématique de réédition est donc purement occidentale, là où Hitler a évolué durant ses années à la lumière, et où les nostalgiques du IIIème Reich ne courent pas les rues.
Si republier Mein Kampf revient ainsi à remettre sous le feu des projecteurs la pensée nazie, ce qui est regrettable, il ne faut malgré tout pas considérer cette réédition comme un possible facteur de désordre social, tant les théories hitlériennes sont aujourd’hui connues, et méprisées, par l’immense majorité des gens. Heureusement, il faudra bien plus qu’un livre pour que cela change.