LAISSEZ-NOUS TRANQUILLES #16
 

par Paul Idczak

Réforme

sur la forme

La langue française s’apprête à subir un lifting important : 2400 mots vont voir leur orthographe modifiée dans certains manuels scolaires, afin de faciliter l’apprentissage des élèves des petites classes de primaire. Des changements qui font parler.

Le gouvernement français est actif, et c’est une bonne nouvelle. Le problème, comme diraient certains, est qu’il ne concentre pas son activité sur les secteurs qui comptent. Notion totalement arbitraire, cette phrase est tout de même le résumé d’une part des réactions ayant suivi l’annonce d’une prochaine réforme de l’orthographe. Pour que l’apprentissage des enfants soit facilité, certaines règles grammaticales, comme l’accent circonflexe, vont voir leurs interlignes modifiées. C’est également le cas pour l’orthographe de centaines d’autres mots, qui possèderont désormais deux orthographes correctes. En plus de la notion scolaire, le ministère a également pris cette décision dans l’optique de s’ « adapter à l’époque » et d’en finir avec certains non-sens grammaticaux entre les mots de même famille. Partant d’une bonne volonté datant d’il y a 25 ans, la réforme de l’orthographe version 2016 révèle de nombreux éléments sur notre société actuelle.

Le changement, c’est maintenant

Toucher à la langue française, serait-ce un crime de lèse-majesté ? Quand la décision vient des hautes sphères de l’Etat, on ne peut qu’acquiescer et voir venir. Ce que l’on se demande surtout, c’est la raison pour laquelle le gouvernement a décidé de mettre en place cette réforme aujourd’hui. La langue française évolue, c’est un fait. De nouveaux mots sont ajoutés dans les dictionnaires chaque année, et cela ne rentre même pas dans un quelconque cadre réformateur. Ici, c’est différent. On touche à des mots qui ne s’insèrent peut-être pas facilement dans une discussion de tous les jours, mais qui font néanmoins partie intégrante de la culture française, et d’une certaine culture de l’orthographe. Des termes comme oignon et nénuphar, qui peuvent désormais s’écrire ognon et nénufar, sont principalement au cœur de la polémique. D’une part parce que leurs nouvelles formes ne sont pas brillantes, d’autre part parce qu’elles caractérisent la baisse de niveau en français des élèves. Le gouvernement, et par conséquent les professeurs, se retrouvent à devoir adapter leurs outils de travail universels pour le bien-être des élèves. Censée être utile, cette réforme pourrait au contraire faire surgir de nouveaux problèmes, lors des corrections des dictées par exemple : puisque les nouvelles règles ne s’appliquent que partiellement et que les professeurs conservent la liberté de les appliquer, des élèves pourraient ainsi écrire la nouvelle orthographe du mot et voir celle-ci comptée comme une faute par son maître ou sa maîtresse. Pour régler cela, il faudrait que la réforme soit prise en compte pour l’ensemble des livres de français présents dans les petites classes, et pas seulement sur une partie d’entre eux. Quitte à prendre une initiative, autant aller au bout de ses idées. On peut cependant imaginer qu’un changement progressif est aujourd’hui plus adapté à la société, qui ne semble pas prête à voir sa vie changer du tout au tout simplement parce que certains mots ont changé d’orthographe.

Le jugement dans l’ignorance

Si la réforme de l’orthographe n’est pas la meilleure idée qu’ait eue un gouvernement socialiste, elle a fait, comme souvent, sortir des avis bien tranchés sur la question, parsemés sur les réseaux sociaux. On a ainsi retrouvé des commentaires acerbes, souvent humoristiques, souhaitant bonne chance aux Jérôme qui devront retirer l’accent circonflexe de leur prénom, d’autres jouant sur les deux sens du mot « sur » avec et sans son chapeau, afin de critiquer discrètement la réforme tout en espérant récolter des likes et des retweets. Ces attitudes ne sont pas méchantes et n’émanent pas forcément d’individus opposés à la réforme. Cependant, en étant diffusées en masse et en apparaissant même sur certains grands médias, ces petites phrases moqueuses sont le point de départ d’une mauvaise compréhension de la réforme chez les Français, qui amène par conséquent à une dégradation de l’image du gouvernement. En mettant en avant un fait totalement faux, en l’occurrence la suppression définitive de l’accent circonflexe, ces internautes apportent de la confusion dans le domaine de l’accueil général des textes de loi. Il est facile de critiquer quelque chose quand on ne lit que les titres des journaux, mais ça ne fait pas avancer le débat… On aurait même tendance à dire que cela le fait reculer, puisque les points « positifs » de la réforme sont totalement oubliés, les points négatifs et pas forcément véridiques étant utilisés comme source d’amusement et de dénigrement gouvernemental. Sans admettre explicitement que cette « réforme » est utile - car elle ne l’est pas vraiment -, s’intéresser en profondeur à son texte pourrait permettre de remettre de l’ordre dans le niveau de véracité de la toile, et des mots des Français en général. Dommage qu’il n’y ait pas de loi pour changer les esprits.