Laissez-nous tranquilles #21 :

Hommages inégaux

(REUTERS/Philippe Wojazer)

De nombreux attentats ont eu lieu dans des pays étrangers ces derniers temps. Pourtant, quand ceux-ci se déroulent loin de l’Europe, la compassion semble beaucoup moins forte.

On dit souvent que les humains naissent libres et égaux, indépendamment de leur sexe ou de leur couleur de peau. Dès lors, la perte d’une vie humaine ne devrait-elle donc pas être traitée de la même manière, qu’elle soit dans l’Occident ou bien dans un pays plus éloigné géographiquement et culturellement de notre position ? Après les nombreux attentats qui ont eu lieu la semaine dernière de par le monde, couplé à celui de Bruxelles et aux réactions générales qui l’ont suivi, cette question revient – une nouvelle fois - sur le devant de la scène.
La première problématique réside dans le traitement médiatique de ces attentats qui ne touchent pas la culture occidentale. En effets, ces actes de terrorisme sont présentés assez succinctement, avec peu d’articles évoquant les faits et les enjeux résidant derrière chacune des attaques. Enfin, cela, c’est ce que beaucoup de gens dénoncent. Dans les faits, les articles sur les attentats, comme le dernier en date au Pakistan ce week-end, bénéficient d’une couverture tout de même importante, et la publication de deux ou trois articles résumant les faits et la situation sont amplement suffisants pour comprendre ce qui se passe loin de chez nous. Car, si les plaintes sont souvent nombreuses quant à ce phénomène de « différenciation médiatique », celles-ci se basent sur des opinions personnelles ne reflétant pas du tout l’opinion générale vis-à-vis de l’information. La plupart du temps effectivement, la perception individuelle d’un attentat dépend beaucoup de sa teneur émotionnelle – ce qui est loin de constituer une surprise.

 


Des facteurs en forme d’évidence

De tout temps, la vision d’un évènement tragique est fonction de plusieurs éléments qu’il est très difficile de ne pas considérer comme réels et bien présents. Le premier est, bien évidemment, la proximité géographique avec le lieu de l’attentat. Les attaques de Paris et de Bruxelles ont constitué des offensives fortes contre des pays européens, de grandes puissances garantes d’un PIB conséquent et parties du cœur de la société de consommation. En tant qu’Européens, nous sommes donc davantage atteints émotionnellement par des drames comme ceux du 13 novembre et du 22 mars que par tous les autres attentats meurtriers se déroulant chaque jour aux quatre coins de la planète. Il faut bien l’admettre : vivre, même depuis chez soi, des attentats à Paris, instaure une atmosphère étrange, qui disparaît – et encore – seulement lorsque toute la lumière est faite et que les assaillants sont tous hors d’état de nuire. La possible présence de proches pèse aussi dans la balance, puisque les probabilités sont plus grandes pour un Européen d’avoir de la famille à Bruxelles ou à Paris qu’à Lahore ou au Nigéria au moment des attentats… D’un autre côté, pour des journalistes français, couvrir de manière poussée des attentats à l’étranger représente une tâche plus compliquée, et qui ne va, en plus, pas forcément trouver un public qui pourrait se trouver lassé de ne lire que des mauvaises nouvelles à longueur de journée.  Cela ne devrait pas constituer une excuse, mais cette réalité éclipse bien souvent les drames du quotidien mondial.
Le second élément à prendre en compte est l’instinct de survie présent chez chaque être humain : si un attentat se déroule à l’étranger et que le groupe social, ethnique ou religieux auquel nous appartenons n’est pas visé, la nouvelle de cette attaque ne provoquera pas de réaction d’émoi très importante dans les têtes des Européens et des autres habitants des pays occidentaux. Les condamnations seront certes présentes, mais elles ne laisseront pas transparaître de messages de soutien vraiment équivoques. Surtout, ceux-ci ne seront jamais aussi remarquables que les vagues post-Charlie Hebdo ou post-13 novembre.

 


Pas d’action collective

Il est difficile de blâmer qui que ce soit lorsqu’il s’agit de faire le procès de ce phénomène vieux comme le monde. Il n’en reste pas moins qu’il est actuellement très fréquent de lire çà et là que certaines personnalités, notamment issues du monde de la culture, s’engagent à reverser les fonds issus des ventes de leurs œuvres aux victimes des attentats de Paris. Récemment, c’est ainsi le fantasque écrivain de romans noirs James Ellroy qui a annoncé mettre en place ce système de fonds de soutien. Pourquoi ne lit-on pas cela pour les familles des victimes des attentats en Afrique et en Asie ? Simplement parce que des lieux comme Paris ou Bruxelles sont symboliques historiquement et porteurs d’un esprit occidental auquel beaucoup de monde se rattache facilement. Ajoutez à cela le fait qu’elles soient les capitales de pays dont le régime politique est depuis longtemps stabilisé, et la réponse apparaît de manière encore plus claire.
Les critiques quant au manque de compassion du monde occidental vis-à-vis des victimes innocentes d’attentats commis dans des régions se trouvant à des milliers de kilomètres sont forcément justifiées, car elles se basent sur les notions d’humanité et d’égalité. Toutefois, vouloir traiter chaque attentat de la même manière est absolument impossible dans les faits, et ne servirait en plus pas à grand-chose. Effectivement, l’intérêt du grand nombre pour l’actualité mondiale est bien moins élevé que celui concernant les évènements locaux, hormis quelques grandes dates faisant la une quoi qu’il arrive (les élections présidentielles américaines, pour ne citer qu’elles). Mettre en avant chaque attaque terroriste et annoncer vouloir rendre hommage collectivement à des victimes que l’on ne connaît pas, et que l’on aurait sûrement jamais connu, ne permettrait pas de rassembler les gens et de leur faire prendre réellement conscience de la situation mondiale. Au final, quel que soit le traitement médiatique, les personnes qui vont par elles-mêmes rechercher des informations sur des attentats à l’étranger seront toujours les mêmes. Et pour la faible proportion de public en plus affectée par un traitement davantage approfondi de chaque acte terroriste, les familles pakistanaises, ivoiriennes, nigérianes, syriennes ou turques ne verront pas leurs morts revenir à la vie… Le devoir de mémoire a eu, a et aura toujours des frontières qui ne s’ouvriront jamais plus loin qu’elles ne le sont déjà.