Laissez-nous tranquilles #23 :

Fléau sans fin

Il fait partie de ces mauvais marronniers : le hooliganisme resurgit au pire des moments et replonge le football dans l’un de ses fléaux les plus sombres, alors que l’Euro 2016 vient tout juste de débuter.

La rencontre entre l’Angleterre et la Russie du samedi 11 juin était présentée comme l’un des « matches à risque » de l’Euro 2016. La raison de cette catégorisation : une partie des supporters des deux équipes, réputés prompts à dégainer les poings et les projectiles sous l’effet de l’alcool. Au final, ça n’a pas raté : plus de 60 interpellations, 35 blessés en majorité anglais, et des peines de prison ferme pour deux d’entre eux.
Les évènements ont commencé dès jeudi, soit deux jours avant la rencontre au Stade Vélodrome à Marseille. Le Vieux Port s’est transformé en champ de bataille, les deux camps séparés par des CRS essayant tant bien que mal de limiter les dégâts en piétinant les packs de bière vides, consommées puis, pour certaines, jetées à la tête de ces adversaires de rixe et de tribunes. Un rappel de ce qui s’est passé il y a dix-huit ans, déjà à Marseille, durant la Coupe du Monde organisée en France. En cette date, hooligans anglais et fans tunisiens s’en étaient donnés à cœur joie pour gâcher une partie de la fête face à des forces de l’ordre, déjà, dépassées. Bis repetita en 2016, pour montrer que la France n’est jamais à l’abri d’une remontée de la violence liée au sport, et ce malgré ses efforts pour la contrecarrer.


 

(Creative Commons)

La France active

Depuis deux décennies, des politiques ont en effet été mises en place en France pour limiter les violences dans les stades et à l’entrée ou à la sortie de ceux-ci. La plus connue de ces mesures a été prise en 2009, avec la création de la division nationale de lutte contre le hooliganisme, abréviée en DNLH. Dans celles-ci, on retrouve plus de 400 policiers en charge d’empêcher tout débordement dans les enceintes sportives tout en aidant les préfets à organiser la sécurité dans les stades lors des matches.
Le président du Paris Saint-Germain Robin Leproux prend, l’année suivante, l’initiative de supprimer les abonnements aux supporters des tribunes Auteuil et Boulogne, les plus chaudes du Parc des Princes, donnant occasionnellement lieu à des débordements violents aux abords de l’enceinte parisienne, s’étant à plusieurs reprises terminés dans le sang. Critiqué au niveau de l’ambiance qui en a résulté, le plan Leproux, couplé aux régulières interdictions de déplacement de supporters lors de matches tendus à l’extérieur, a au moins permis d’assurer la sécurité au Parc ainsi que dans d’autres stades français. Qui ne se souvient pas des régulier affrontements entre supporters de l’OM et du PSG lors des heures précédant les classicos ? Les années 2000 ont permis aux instances et aux présidents de clubs de tirer des leçons, et la Ligue 1 est aujourd’hui un championnat en paix et sans violence.



En Europe, c’est différent
 

La problématique majeure, c’est que la France n’est pas soutenue partout dans son pas en avant contre la violence des supporters. Les déplacements en Europe de certains kops d’équipes françaises ont été le théâtre de drames, le dernier étant la mort du supporter toulousain Brice Taton en marge d’une rencontre de Ligue Europa à Belgrade, en 2009. Les évènements de ce type ne se sont plus reproduits depuis, tout du moins en lien avec des français, mais le contexte de la semaine dernière à Marseille prouve qu’un rien suffit à les faire resurgir.
Dans l’imaginaire collectif, le hooliganisme est, dans les esprits, lié à l’Angleterre, à l’alcool et à des idées politiques extrémistes. Bien souvent, les amalgames sont faits entre des groupes de hooligans et des groupes d’ultras, ce qui ne facilite pas la compréhension exacte d’un phénomène qu’il serait faux de considérer comme plus large qu’il ne l’est. Dans leur article « Hooliganisme : De la question de l’anomie sociale et du déterminisme » Dominique Bodin, Stéphane Héas et Luc Bodène montrent que les hooligans font systématiquement partie de groupes distincts et qu’ils connaissent souvent très bien le football et leur équipe de cœur. Il ne faut donc pas croire que les « thugs », leur dénomination outre-manche, sont des casseurs assistant aux matches uniquement pour se battre : le sport prend une place encore plus importante dans leurs actions, en tant que noyau autour duquel s’axent leurs violences. Et comme le football est le sport populaire par excellence, regroupant toutes les classes sociales, la diversité des situations pousse les violences à se développer si elles ne sont pas contrecarrées par les pouvoirs publics, comme le rappelait le sociologue Nicolas Hourcade dans une interview au journal Libération dimanche 12 juin.

La France organise l’Euro en même temps que ses supporters parfois instables, mais ce retour impromptu du hooliganisme ne signifie pas que ce fléau va se réimplanter dans l’hexagone. Toutefois, il remontre au monde que le football peut toujours être touché par la violence, même dans les plus grandes compétitions incluant des effectifs de sécurité renforcés. Les menaces lancées contre l’Angleterre et la Russie, menacées de disqualification par l’UEFA, vont probablement pousser les fans les plus violents à laisser leurs velléités violentes à la maison le temps de quelques matches, mais les images de la fin de semaine dernière resteront encore quelque temps dans les têtes.