LAISSEZ-NOUS TRANQUILLES #9 
 

La comparaison selon Sarkozy

Nicolas Sarkozy a déclaré la semaine dernière que « quand on consulte des images de djihadistes, on est djihadiste ». Une extrapolation qui ne reflète pas du tout la vérité des choses.

La question sécuritaire constitue peut-être le sujet le plus important de l’année 2015 en France. Dans des mois difficiles marqués par plusieurs attentats et tentatives d’attentats en Hexagone, le pouvoir en place a été fortement critiqué, de nombreux Français reprochant à François Hollande et son gouvernement une sorte de laxisme actionnel après les attaques de janvier, ce qui aurait mené à celles du 13 novembre et à la situation actuelle. L’opposition fait évidemment partie de cette catégorie critique face au Parti Socialiste, et ses leaders en profitent pour faire valoir leur avis dans une France encore convalescente. Et dans ce rayon, Nicolas Sarkozy sait y faire. Ainsi, dans un discours sur la nécessité de renforcer les mesures de sécurité contre l’Etat Islamique, le président des Républicains a répété une phrase qu’il avait déjà prononcée il y a quelque temps : « quand on consulte des images de djihadistes, on est djihadiste ». A première vue, on aurait tendance à croire l’ancien président de la République, puisque, effectivement, surfer sur Internet et tomber sur des sites contenant des images de djihadistes n’arrive en général pas au premier venu. Plus clairement, cela ne peut résulter que d’une recherche volontaire sur le web, Daech ne s’étant heureusement pas encore lancé dans la mise en ligne de pop-ups de propagande. Cependant, cette phrase de Nicolas Sarkozy est bien plus problématique qu’il n’y paraît.


Une vision simpliste

En mettant en comparaison les pratiques condamnables des pédophiles et celles des djihadistes au niveau purement virtuel (« quand on consulte des images de pédophile on est pédophile », a-t-il dit au préalable), Nicolas Sarkozy joue un jeu dangereux.  Ce n’est pas à cause du fait que la comparaison utilisée soit quelque peu tirée par les cheveux, non. Le problème est que celui qui est récemment sorti de sa retraite politique possède une vision trop simpliste du sujet qu’il évoque. En effet, vouloir considérer comme djihadistes tous les gens qui vont voir des images de djihadistes sur Internet revient aujourd’hui à placer des millions de Français en tant que partisans de Daech… Les visages des assaillants du 13 novembre ont rapidement émergé sur Google après les attentats, et cela va sans dire que nous les avons fixés, ces visages, en tant que personnes qui auraient pu être victimes de cette barbarie inhumaine à la place des 130 personnes qui ont péri dans Paris en cette triste soirée de novembre. Sarkozy les connaît aussi, ces visages, et pourtant il paraît ne pas s’auto-accuser d’être un djihadiste ! Car le problème est là : si nous avons compris le message que voulait faire passer l’ancien chef de l’Etat, c’est-à-dire que les personnes qui vont de leur plein gré sur des sites affiliés au djihad sont potentiellement dangereuses car susceptibles d’être liées dans le présent ou dans le futur au djihadisme, Nicolas Sarkozy s’est exposé à ce que ses propos soient repris et moqués en voulant faire trop court. En suivant sa pensée, il suffirait donc à n’importe qui de taper « djihadisme » dans son moteur de recherche, et une fiche S serait directement mise en place, comme par magie. Ce n’est évidemment pas réalisable dans les faits, à part si un Patriot Act à la française est voté dans les prochains mois, ce qui n’est pas totalement inimaginable au vu de la situation actuelle…

Une mesure trop lâche

Toutefois, en voulant ratisser trop large, la sécurité intérieure n’en sera pas forcément améliorée, au contraire. Dans toute la France, il y aurait selon le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve environ 10 000 personnes fichées S considérées comme possiblement dangereuses. Si celles-ci et leurs relations ont écouté les propos de Nicolas Sarkozy, il y a de fortes chances pour qu’ils arrêtent de fréquenter des sites djihadistes afin de moins attirer l’attention des autorités sur leurs cas personnels. Dans l’ère de la dématérialisation, les djihadistes n’ont pas forcément besoin de consulter des adresses web liées à la mouvance islamiste afin de communiquer entre eux, depuis la France vers la Syrie ou inversement. Si Nicolas Sarkozy souhaite vraiment proposer cette mesure pour lutter contre l’Etat Islamique, lancer des enquêtes sur le passif de tous les Français qui ont consulté ne serait-ce qu’une seule fois des images djihadistes amènerait les services de renseignement à perdre un temps précieux, qu’ils pourraient utiliser pour se concentrer sur un nombre bien plus restreint d’individus constituant une menace réelle pour la sécurité à l’intérieur du territoire. En quelque sorte, s’attaquer à ces quelques milliers de véritables djihadistes qui ne doivent pas être beaucoup plus nombreux que ceux qui sont déjà fichés par le gouvernement. Cela permettrait de limiter la diffusion de la paranoïa, un point sur lequel Nicolas Sarkozy s’appuie pour que ses idées aient le plus d’écho possible à moins de deux ans des prochaines élections présidentielles. Et, dans ces temps-là, l’éthique passe bien souvent au second plan…