Un matin de Noël avec les sans-abri de Rouen

Alors que 8h sonnent en ce matin du 25 décembre, Bruno et sa fille Mathilde claquent la porte de leur maison pour aller « marauder » avec l’Ordre de Malte, le plus ancien organisme caritatif du monde, afin d’offrir des cadeaux aux sans-abri des rues de Rouen. Une action simple mais importante à leurs yeux, en ce matin de Noël. Récit de leur expérience.

 

Pères Noël d’une matinée

 

Le jour se lève à peine quand l’ensemble des volontaires arrive devant la petite église Saint-Romain, située à côté de la gare de Rouen. Une quinzaine de personnes au total, qui se dépêchent de monter la tente, d’enfiler leurs gilets rouges et de répartir les victuailles dans les cagettes des maraudeurs. Bénédicte Morin, la responsable, divise le petit groupe en quatre équipes. Trois choisissent un quartier de Rouen à quadriller et la dernière reste à la tente pour assurer une permanence. La mission est de distribuer des boissons chaudes, thé ou café, des petites viennoiseries invendues des boulangeries rouennaises, et les fameux cadeaux de Noël. Il y en a plus de 150. Les paroissiens ont généreusement répondu à l’appel de l’association et de leur prêtre, qui demandaient avant tout des vêtements et accessoires chauds pour aider les personnes les plus démunies à passer l’hiver.

 

Chargés de cadeaux, d’eau chaude, de café et de bonne humeur, Mathilde et Bruno commencent leur maraude. Les rues de Rouen sont complètement vides. Ils déambulent dans les quartiers Ouest sans croiser personne pendant une heure. Ils apprennent par la suite que la mairie de Rouen avait organisé un réveillon de Noël la veille au soir et accueilli, selon un des sans-abri, environ 450 personnes. Tout le monde s’était couché tard et personne n’était donc encore réveillé. Repérables grâce à leurs gilets rouges, Mathilde et son père finissent par se faire accoster. Les sans-abri connaissent bien l’association qui tourne depuis maintenant trois ans tous les dimanches matin en hiver dans les rues de Rouen.

Des rencontres passionnantes

 

Un peu au dessus de la Place du Vieux-Marché, historiquement connue comme étant le lieu où Jeanne d’Arc a été brûlée en 1531, ils rencontrent un trentenaire blond à la croisée des deux mondes : « La nuit je dors dans la salle d’attente des Urgences de Rouen. Mais j’ai repris les études, nous explique-t-il humblement. Je suis dans un lycée hôtelier et je vais avoir un logement bientôt. Mais pour l’instant je vis grâce aux associations comme la vôtre. » Souriant, il les amène au local de l’association SHMA qui donne des repas gratuitement à ceux qui sont dans le besoin. Bruno et Mathilde jouent les Pères Noël et distribuent joyeusement les paquets tout en discutant et blaguant. Tout le monde se précipite en voyant les paquets emballés, appréciant cette petite attention qui signifie beaucoup. Une dizaine d’hommes les entourent, les yeux rivés sur les sacs débordant de présents. Mais ce n’est pas la cohue. Ils attendent tous patiemment qu’un cadeau leur corresponde et une fois qu’ils ont ce qui leur convient, ils s’écartent et laissent la place aux autres. Étonnamment, ils n’arrachent pas le papier cadeau. Quand on recroise le groupe d’hommes un peu plus tard, certains ont encore le paquet sous le bras.

 

Alors que Mathilde et Bruno s’apprêtent à remonter vers la gare, ils se font alpaguer par un groupe de trois sans-abri, dont Bruno, pour qui c’est la deuxième maraude, reconnait un membre : « Ah ! Mimile le Breton ! », salue-t-il allègrement. Après de joyeuses accolades et deux tournées de café chaud, Mimile et ses compagnons se tournent vers Bruno : « On t’a cherché ! Alors, tu as repris notre idée ? C’est bien ça ! » Lors de sa précédente maraude, l’un des hommes du groupe, un Calaisien, lui avait conseillé de porter les cagettes qui servent au service du café autour du cou grâce à une sangle, laissant ainsi les mains libres à la personne. L’idée a été rapportée et appliquée directement, pour la plus grande fierté de Mimile, dont un sourire barre le visage. La discussion va bon train et dérive sur ses tatouages : « Je les ai fait en prison. On prend des morceaux de plastique, on  les brûle, on ajoute des cendres de cigarettes, on mélange avec du savon et on perce la peau avec une lame de rasoir », explique-t-il avec son accent du Nord. « J’en ai même en couleur ! » ajoute-t-il avant de s’empresser de nous montrer. « Tu rajoutes juste de l’encre de stylo quatre couleurs ».
Le temps file. Il est plus que l’heure de retourner à la gare. Promesses de se revoir, remerciements et bises s’échangent entre les volontaires et les sans-abri. Des liens créés en quelques minutes qui laissent des sourires sur tous les visages. Des petites attentions qui font du bien et qui rendent Noël un peu unique.



Cécile Lemoine, à Rouen
Photos Cécile Lemoine / LPA

Deux volontaires de l'ordre de Malte dans les rues de Rouen (Cécile Lemoine/LPA)