Pensée dans le métro à la fin du mois

Les vibrants hommages à David Bowie, Michel Galabru, Michel Delpech, Alan Rickman et les autres semblent bien humains, naïfs et cyniques. On regrette ainsi un drogué aux cheveux rouges au point d'envoyer des pétitions à Dieu et on espère survivre en 2016 parce que "franchement cet enchaînement de morts ça fait beaucoup" ! 

Elles vont donc nous manquer toutes ces personnalités, mais aussi à toutes les personnes mortes de froid ce mois-ci, tous les migrants morts sur la route de l'espoir européen, tous les Kurdes qui se battent sans relâche contre Daesh, toutes les victimes de l'attentat de Ouagadougou et toutes les âmes perdues ce mois-ci.

Les disparitions des artistes sont toujours une occasion de parler d'eux, de leur vie, leur œuvre, leur gloire. C'est le cas pour toutes les personnes connues et décédées. Ainsi, nous avons besoin de ces héros mystiques dont les vies témoignent de belles et palpitantes histoires.

Il faut dire que l'histoire du présent et de l'ordinaire est triste, source de problèmes et d'incertitudes.

 

Janvier fut long et lassant. A l'anniversaire de la grande manifestation suivant les attentats de Charlie, nous avons eu droit à une chanson de Johnny Hallyday, chantée à huis-clos un dimanche pluvieux place de la République.  Un spectacle effarant loin de représenter "l'esprit du 11 Janvier". Un esprit qui semble se consumer à petit feu comme un évènement déjà trop ancien, trop optimiste, trop tolérant. On préfère la sécurité de l'état d'urgence et, pour se sentir vraiment citoyen et bien en sécurité, il ne nous reste plus qu'à regarder Johnny à la télé. Comme symbole, on pouvait espérer mieux...

Un débat a occupé et divisé nos ducs et duchesses socialistes : la déchéance de nationalité pour les binationaux nés en France ou non, s'ils s'avèrent coupable de crimes ou de délits contre la Nation. Un simple symbole car inutile et en rien dissuasif. Un simple symbole qui occupe toutes l'activité médiatique et parlementaire. Un simple symbole dangereux et nauséabond. Un simple symbole qui, au terme des débats entrera en vigueur suite à une magnifique manipulation du chancelier Valls. 

Ces mesures spectaculaires ne sont qu'une mise en scène de la France en guerre, qui ne recule devant rien pour protéger son malheureux peuple. Forte et martiale, cette France défend son territoire aux dépens de ses valeurs. L'état d'urgence va encore être prolongé de trois mois pour conserver une protection étatique nécessaire, et une loi prévoit même d'augmenter les pouvoirs de la police.

Les opposants de la première heure voient donc leurs inquiétudes fondées : nous glissons tout droit dans une spirale de sécurité permanente dont il sera difficile et courageux d'en sortir. En effet une grande partie des Français semblent favorable à ce tournant autoritaire et policier.

Ce qui est désolant, c'est que nos dirigeants savent très bien que les symboles de la déchéance de nationalité ou la prolongation de l'état d'urgence ne servent qu'à rassurer ces pauvres lepénistes révoltés devant BFM. Inquiets pour l'avenir de leur tradition, pensant que le vrai problème de la France est enfin pris en compte, les voilà heureux à coups d'assignations à résidence. Nous voilà contraints de l'accepter au nom de la protection contre le terrorisme.

 

Le roi François est décidément bien habile sur son trône. Jouant la carte du père protecteur de la nation et de ses sujets, il semble au-dessus de la mêlée politicienne n'ayant comme seule préoccupation l'intérêt général. Voilà peut-être le conte qu'il souhaite écrire pour son peuple.

Il faut dire que notre course de chevaux nationale est lancée, et que le tenant du titre va devoir redoubler d'efforts et d'agilité pour conserver le pouvoir.

Car c’est cette autre histoire qui passionne la France : celle du prochain monarque du pays. Le vieux cheval Juppé est pour le moment en tête face à la tonitruante jument Le Pen. Les deux anciens vainqueurs veulent garder ou récupérer le trône de France, tous deux ayant le secret espoir d’une remontée fantastique. Chacun(e) écrira l'aventure d'un combat féroce, sanglant et le mythe d'un homme ou d'une femme seul(e) face au peuple. Nous sommes malheureusement bien loin des idées, des projets ou des débats mais les institutions renforcent cette personnification de la politique.

La présidentielle est cette élection centrale à laquelle les électeurs participent le plus, parce qu'elle est celle qui fait renaître nos penchants monarchistes et d’adorateurs d'hommes providentiels. Ce qui ne fait que renforcer la représentation politique commune en tant que scène d'aventure ou de théâtre, rabaissant les citoyens au rôle de simples spectateurs dont le rôle est réduit aux choix des acteurs.
Chaque candidat de droite sort son petit livre personnel pour romancer son parcours et ses idées.

Parmi eux, Jean-François Copé, qui signe un retour en politique suite à ce qu'on appelle une "traversée du désert", concept purement politicien mais faisant partie de la panoplie du grand homme. Il consiste à se faire oublier un certain temps avant de revenir après une période de réflexion sur soi-même, prêt à assumer de grande responsabilité. Du général De Gaulle entre 1946 et 1958 à Hollande entre 2008 et 2011, en passant par Mitterrand, Chirac et Nico, tous nos présidents sont passés par ce passage à vide. Tous sont revenus tel des prophètes sauvant la France de ses périls. Marine Le Pen tente actuellement cet effacement, qui n'est que médiatique, en annonçant qu'on la verra moins cette année. Elle souhaite, parait-il, se consacrer pleinement aux Français...

 

Ainsi nos représentants jouent les petits héros et les soldats d'une histoire qu'ils écrivent et que nous-mêmes aidons à concevoir. La sortie du gouvernement de Christiane Taubira, bien qu'elle soit logique, semble orchestrée et préparée selon des intérêts divers. L’ex-garde des Sceaux conserve l'image d'une femme honnête, fidèle à ses valeurs, dernière porte-drapeau de la Gauche nostalgique et cible des critiques de la Droite.

On ne pouvait pas mieux terminer ce premier mois de l'année, cette démission sonnant comme une résignation. C'est en quelque sorte la touche finale du Valssisme triomphant. Pour François et les autres, la course paraît longue, difficile, semée d’embûches et parsemée d’inconnues. Si une chose est sûre, c’est qu’on peut leur faire confiance pour user encore et encore des sens tactiques, des coups de maître et des pièges politiciens qui seront à l'œuvre jusqu'à 2017.

 

Alors, au milieu de ces symboles, ces mythes et autres réflexions, peut-on parler de la "réalité" ?  Parce que cette cette scène politique et ses comédiens agissent avec des conséquences sur la vie sociale. C'est bien drôle de commenter, raconter et s'interroger sur les intrigues de nos héros politiques, mais qu'en est-il de ce que Macron appelle "le réel" ?

Ce réel que la gauche est traditionnellement accusée de ne pas comprendre, de ne pas connaître ?

Comprenons bien : le ministre de l’Economie parle de la réalité économique faîte de rapports de force entre les entreprises compétitives.

Comprenons bien, ceux qui nous parle de conditions de vie, de travail ou de santé sont des idéalistes naïfs qui ne sont pas crédibles pour gouverner. Ce sont pourtant aussi des réalités que connaissent des millions de personnes.

 

En outre, ce mois fut aussi historique car on aura assisté à la première condamnation sociale des salariés de Goodyear, punis pour avoir séquestré leurs DRH afin d’obtenir une négociation suite à la délocalisation de leur site de travail. Condamnés parce qu'ils voulaient attirer l'attention sur leur avenir incertain. Les deux réalités se sont entrechoquées, l'entreprise elle-même a retiré sa plainte, mais le ministère public a tranché : on punit la violence physique des salariés que l'on n'écoute pas ou à peine et la violence sociale continue de prospérer.

On retiendra que cela s'est passé sous un roi et un gouvernement de "gauche"...

 

Ce monde complexe et injuste aux réels différents tourne dans l'incertitude et l'appréhension. Tout le monde en est conscient, certains sont même sincères dans leurs propositions, mais peu mesurent la dangerosité de ces actes servant uniquement des intérêts personnels. Nous sommes en sursis. Marine Le Pen ne sera certainement pas élue mais on ne pourra pas sans cesse remettre à demain ce qui ne va pas aujourd’hui. Il va bien falloir un jour sortir de ces petits contes, de ces symboles et s'occuper consciencieusement des problèmes qui sont rappelés tous les jours à l'assemblée. Ils ne suffit pas d'en jouer, de polémiquer ou de s'attaquer à des valeurs pour montrer que l'on fait quelque chose. Il s'agit surtout de les résoudre à leur source et non de les mettre en scène.