La Petite Ceinture est une légende du paysage parisien. En 1900, elle transportait près de quarante mille voyageurs à travers Paris. Depuis 1993 elle ne transporte plus rien du tout. Aujourd'hui, certaines parties en sont exploitées pour la circulation du RER ; d'autres ont été aménagées en « coulée verte » : des espaces de balades réservés aux piétons. Il en reste une vingtaine de kilomètres, laissés à l'abandon, fermé au public. Alors, à quoi ça peut bien ressembler un lieu abandonné en plein Paris ?

 

C'est par la section Sud, dans le 14e arrondissement, que l'on y est entrés. À cet endroit, la voie creuse un large sillon dans la ville. Après avoir escaladé une grille et descendu un escalier de service, nous voilà sur les rails. Il n'y a personne, on entend quasiment plus le bruit de la rue au-dessus de nous. Un bruissement de feuille sur le sol nous fait baisser les yeux. C'est quelque chose qui court ; peut-être un rat, ou un écureuil. L'endroit n'est pas si silencieux finalement. Un jeune homme avance dans notre direction et nous dépasse en nous saluant. Pas si désert non plus.

 

Une citation de Camus est taguée sur un mur, entre deux branches de lierre. Le reste de la façade est mangé par la mousse. Ici la nature a bien repris ses droits. Les planches de bois, couvertes de feuilles, apparaissent rouges et bleues sur le sol : quelqu'un les a peintes récemment. Un peu plus loin, dans l'ombre deux adolescents sont assis sur ce qui ressemble à un ancien quai de gare. Ils fument des cigarettes et nous regardent passer sans rien dire.

 

En avançant encore, il y a un trou dans le mur sur notre droite. À l’intérieur une tente est montée, elle semble en bon état. En continuant à avancer sur la voie, nous croisons deux jeunes postés devant un tunnel. Ils sont équipés d'un appareil et d'un trépied. Ils expliquent qu'ils ont une chaine YouTube sur laquelle ils parlent de légendes urbaines et de phénomène paranormaux, et qu'ils viennent ici parce qu'il y a une bonne ambiance. Voilà comment redonner vie à un lieu abandonné. Cent mètres plus loin, plongés dans un long tunnel noir et humide, on n'entend que l’air qui s’y engouffre comme dans la gorge d’une bête endormie. Sans lampes torches pour vaincre l’obscurité, la traversée est délicate.

 

Après quelques minutes de marche dans un décor de friche urbaine dont nous commençons à être familiers, nous arrivons dans un autre tunnel. Plus court, cette fois. Arrivés au bout il y a une tente, plus grande que la précédente ; et tout autour, des détritus, des emballages de nourriture, des vêtements, des livres... Dans un coin, deux canapés sont installés l'un en face de l'autre, comme si celui qui les avait mis là avait voulu y faire salon. Etrangement vivant.

 

Maintenant nous sommes au-dessus de la ville, mais toujours sur les rails, traversant des viaducs qui enjambent de larges artères parisiennes et de beaux immeubles. L'un des ponts que nous empruntons possède une petite passerelle, un passage permettant aux piétons de traverser le canal. Les nombreux trous qui jonchent la voie laissent entrevoir les différentes péniches qui mouillent sur le quai.

 

Cet endroit a ce côté surprenant, comme dans une bulle, il permet de contempler toute la ville depuis son sillage abandonné. Un moment nous observons les scènes de vie qui se jouent autour de la petite ceinture ; prenant conscience de celles qui se jouent aussi à l'intérieur, dont nous venons d’être témoins, et dont nous sommes devenus acteurs. Comme entre parenthèse, de ce que la ville a délaissé, est née une nouvelle forme de vie.

TEXTE 
CAROLINE SEGONNES
& LEO SANMARTY

PHOTOS 
CAROLINE SEGONNES,
LEO SANMARTY
& ANTOINE IDCZAK