Le lundi 7 mars 2016 a ouvert dans la périphérie de Dunkerque (Hauts-de-France) le premier camp de réfugiés aux normes internationales. Jusqu’ici, la population majoritairement kurde réfugiée dans la banlieue dunkerquoise (sur-)vivait dans un camp insalubre et boueux a quelques kilomètres de là. A la Grande Synthe, la situation s’améliore, mais un bras de fer avec l’Etat est rude pour maintenir le camp ouvert. Point sur la situation, et récits de vie dans ces camps.


Défier l’Etat, défier l’humanité

Les conditions de vie dans l’ancien camp du Basroch étaient inhumaines. Peu d’associations, des allées boueuses, des tentes déchirées. « Les familles faisaient des feux dans les tentes pour se réchauffer, explique un bénévole interrogé samedi sur le nouveau camp, imaginez ce qu’ils respiraient ». Un jeune irakien de 28 ans s’indigne : « Même un chien ne vivrait pas dans cette boue. Si un chien mourrait ici, les pays européens auraient réagis, mais nous, on est resté y vivre pendant plusieurs mois. »

Le maire EELV Damien Carême de la Grande Synthe a décidé d’agir. Avec Médecin Sans Frontières (MSF), il monte le projet d’un camp aux normes internationales, aux habitations chauffées.  Le camp financé à hauteur de 2.6 millions d’euros par MSF, a été construit sur un terrain mis à disposition par la mairie, qui a déboursé 500 000 euros. Pour comparaison, les conteneurs de Calais ont coûté 15 millions d’euros à l’Etat. Mais l’affaire n’est pas si simple. Le préfet de région a adressé une lettre de mise en demeure au maire de Grande Synthe, prétextant des normes non-respectées. Le sort du camp est aujourd’hui toujours en suspens, en attente d’une décision définitive. Là où le maire écologiste défend une situation d’urgence humaine, l’Etat oppose un emplacement mal choisi, proche de l’autoroute menant à la Belgique. Les associations dénoncent un « cynisme d’Etat hors norme ». ​

Un nouveau camp aux allures de village

Tout d’abord, un grand hangar où sont disposées des prises de courant pour charger les téléphones portables. Puis une grande allée de graviers, et des cabanons de bois de part et d’autres. Le nouveau camp est géré par une association bretonne : Utopia 56, et par MSF. Dans les allées, de nombreuses autres associations viennent prêter main forte. A majorité belge, anglaise et hollandaise, les Français sont peu nombreux sur le camp, et cela entretient le sentiment de rejet que les réfugiés ressentent sur le camp vis-à-vis de la France.

La vie s’organise, les coups de marteau fusent et les bâches se tendent. A droite, des vêtements sèchent sur un fil tendu entre deux cabanons, à gauche, deux hommes se réchauffent près d’un feu de bois improvisé dans un bidon rouillé. Les enfants passent dans l’allée, tantôt sur un vélo, tantôt des rollers aux pieds. « Hello, you ok ? », s’exclame joyeusement un jeune iranien, à l’approche d’une bénévole en gilet jaune. Les liens se tissent, et la vie a des allures décentes dans cet alignement de cabanons de bois. 

Fulgence est professeur bénévole à l’association Edlumino. Avec un sourire franc, il témoigne : « Le premier jour (ndlr : à l’ouverture du camp MSF), 40 élèves se sont pointés à l’école, sans qu’on dise rien. Le fait que le camp se stabilise va aider énormément. » Il compare la situation aux difficultés à enseigner dans l’ancien camp, la nécessité de faire du porte à porte, de convaincre les enfants de se rendre à l’école.

« Quand tu arrives sur le camp, les enfants courent un peu partout, ils sautent sur les camions, ils sortent du camp, et c’est des choses qu’il faut rapidement stopper. L’école, elle canalise, elle calme le camp. »

Des projets de centres aérés, de cours de tennis sont également en préparation, et des locaux « en dur » sont en construction. Fulgence redoute seulement que la région bloque une nouvelle fois l’installation de ces infrastructures.

Un rêve en anglais - A dream

Mais si les réfugiés sont si nombreux au camp de la Grande Synthe, c’est bien à cause de la proximité avec l’Angleterre. La plupart ont traversé la Turquie, la Grèce, la Macédoine … Ils arrivent du Kurdistan (Irak/Iran/Turquie) pour la majorité, quelques minorités sont également présentes. Un homme d’une cinquantaine d’années explique avoir quitté le Koweït. Il espère que son fils de 8ans pourra aller à l’école en Angleterre, et trouvera plus tard un travail en Europe.  Un jeune Irakien veut lui traverser la Manche pour rejoindre sa famille qui y travaille depuis plusieurs années. Son voisin l’interrompt, et explique :

« On ne veut pas rejoindre l’Angleterre à tout prix : on veut simplement rejoindre un pays qui voudra bien nous donner des papiers et un travail. »

Alors ils passent, au péril de leur vie. Quand on demande à cet homme comment il compte s’y rendre, il tourne la tête vers l’autoroute qui borde le camp. « Trucks, very dangerous » dit-il. Un champ d’herbe borde le camp, et au sol, des paires de chaussures. Des bottes d’enfants, de grosses baskets de randonnée boueuses. Les réfugiés qui tentent d’atteindre l’Angleterre les abandonnent avant de partir, pour être propre et ainsi ne pas se faire repérer dès l’arrivée. La boue omniprésente sur les camps de réfugiés laisse des traces identifiables sur les chaussures. Cette étendue d’herbe apparait alors comme un livre inachevé, trace du passage de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants. Certains ont réussi à atteindre l’Angleterre.