Kanye et son égo, mais aussi son talent, sans doute de tailles similaires, pondent The Life of Pablo, successeur de Yeezus, deux albums séparant plusieurs évènements importants dans la vie du rappeur. Qu’on l’aime ou le déteste, Kanye West a le don de défrayer la chronique à chaque instant, et on a tendance à pense qu’il aime ça. En préparant ce qu’il appelle lui-même le « meilleur album de tous les temps », il a changé quatre fois son appellation pour finalement porter son choix sur The Life Of Pablo, référence à la fois à Saint-Paul, à Pablo Escobar et à Pablo Picasso. Autre choix, plus idéologique que commercial cette fois-ci, celui de distribuer l’album exclusivement sur le service de streaming musical Tidal, qui a placé l’application à la première place de l’App-store américain, mais également poussé de nombreux fans de l’artiste à télécharger illégalement l’album. A l’écoute des 18 morceaux de celui-ci, les deux choix ne seront pas regrettés.
Kanye produit de moins en moins de beats entiers, préférant ajouter sa patte aux travaux des producteurs avec qui il travaille, se traduisant par l’ajout de samples ici et là. Sur des instrumentaux extrêmement variés, empruntant de nombreuses sections aux travaux d’artistes légendaires (Nina Simone, Isaac Hayes, Ghostface Killah, Johnny Guitar…) et même à des jeux vidéo (Street Fighter, NBA Jam), Kanye et ses guests évoquent toutes sortes de sujets avec un éclectisme qu’on se doit de saluer. La religion marque plusieurs morceaux : déjà évoquée dans le titre de l’album, on comprend en écoutant Ultralight Beam ou Low Lights que Dieu, si ce n’est pas Kanye lui-même, tient une importance toute particulière dans son existence. Les inspirations gospels de plusieurs morceaux, dont un sample de Pastor T.L. Barrett dans les deux parties de Father Stretch My Hands, rajoutent de la spiritualité à la première partie de l’album. Autrement, les autres thèmes des paroles sont sans rapport aucun avec Dieu. Ye parle de sa relation avec Kim Kardashian, de ses anciennes histoires – souvent à coups de punchlines bien trouvées -, de sa famille, de son passé, et surtout beaucoup de lui-même. Ode à sa réussite à différents niveaux, le morceau Facts présente ainsi sa réussite dans de nombreux domaines avec la modestie que l’on prête si souvent à Yeezy (« Yeezy jumped over Jumpman » ; « We made a million a minute »). Famous, en duo avec Rihanna, traite de son rapport à la célébrité, dont il souhaite se libérer, pour montrer au monde que le succès n’a pas changé sa personnalité. La dimension religieuse revient dans Wolves, où Kanye compare son mariage avec Kim à la relation entre Joseph et Marie, ouvrant la voie à l’outro de Frank Ocean. Les collaborations s’enchaînent tout au long de l’album, celles-ci étant plus ou moins remarquées et remarquables. No More Parties in LA laisse par exemple la part belle à Kendrick Lamar dans un long couplet de près d’1’30, perdu entre le beats et le sample placé à un volume assez élevé. 30 Hours est un des grands moments de TLOP, par la qualité de son instrumental, le choix des samples et les couplets de Ye, jouant sur l’outro un question-réponse assez peu conventionnel avec André 3000. Le style de rap de Kanye dans Real Friends, avec Ty Dolla $ign, se rapproche de son côté de ce qu’on pouvait entendre de lui il y a plusieurs années. Aussi étrange que cela puisse paraître, dans I Love Kanye, le rappeur de Chicago fait même preuve d’une auto-dérision tout à fait assumée, en se basant sur le meme « Kanye Loves Kanye » pour moquer a cappella à la fois son image et les critiques qui lui tombent sans cesse sur le crâne.
Jouant de l’autotune sans en faire trop, de l’égotrip à outrance en sachant manier l’humour et les émotions, Yeezy signe ainsi avec The Life Of Pablo un album collant à son image et mettant en avant ses indéniables qualités artistiques. Par ses références, sa composition et les noms y ayant collaboré, West a sans aucun doute signé l’une des œuvres hip-hop de l’année, même si ses premières œuvres studio possédaient plus de cohérence.

PLUS VITE QUE LA MUSIQUE #14

KANYE WEST  GRAND BLANC

PAR PAUL IDCZAK

Au coeur de polémiques en tout genre, Kanye West sort The Life Of Pablo, tandis que le jeune groupe français Grand Blanc épate avec son premier album.

KANYE WEST
THE LIFE OF PABLO
4,5/5

Grand blanc
Mémoires vives

4/5

Révélé au grand public par son EP éponyme il y a deux ans, le groupe messin Grand Blanc publie cette semaine son premier album, intitulé Mémoires Vives. Dans la musique, l’aspect mémoriel fait parfois beaucoup. C’est lui qui nous fait chantonner des airs entendus ça et là, nous fait aimer ou détester une production avec le temps, et provoque des inspirations en tout genre. Pour Grand Blanc, c’est ce troisième point qui se fait ressentir sur sa première œuvre studio. Sur celui-ci, les quatre membres du groupe, Camille, Benoît, Luc et Vincent – se faisant encore appeler simplement par leurs prénoms – font preuve d’une capacité incroyable à subjuguer la poésie dans un alliage explosif de synthés et de guitares qui va souvent droit au but. Leurs textes ne sont pas vraiment joyeux, et même si leur musique fait danser, on ressent l’inspiration assumée de groupes comme Joy Division, The Cure et Alain Bashung sur des morceaux comme Disque sombre, Les abonnés absents et Montparnasse. La créativité dont les quatre musiciens fait part est assez unique pour être soulignée, et l’alternance des voix de Benoît et de Camille, qui se font parfois chœur, est tout à fait remarquable. Les histoires que Grand Blanc nous racontent sont toujours teintées de poésie, à la fois sensibles (Tendresse) que plus dures (Summer Summer). Rock, électro, post-punk, les styles s’enchaînent et s’allient aussi vite que les figures de style sortent de la bouche des deux chanteurs, si bien que certaines séquences peuvent aisément rappeler une version plus brute de la musique de La Femme. Au final, c’est une première réussie pour Grand Blanc, qui se fera sans aucun doute une place de choix dans le paysage musical français s’il continue sur la même voie que Mémoires Vives, tant son style est clair, net et précis.