En cinq ans, Kendrick Lamar s’est imposé comme le meilleur rappeur de sa génération, et a déjà posé sa marque dans l’histoire du hip hop. A la manière de Drake avec If You’re Reading This It’s Too Late l’année dernière, le rappeur de Compton publie à la surprise générale un nouvel album ce vendredi : Untitled, Unmastered.
Kendrick Lamar a décidé de jouer la carte de l’inattendu en ce début d’année 2016. Vu son talent, l’absence de promotion ne sera sûrement pas problématique pour le succès de son troisième album qui sort ce vendredi. La recette de cette nouvelle œuvre studio est simple : Lamar a regroupé des morceaux qu’il a imaginés durant les sessions d’enregistrement de To Pimp A Butterfly, son dernier album qui s’est vite imposé au panthéon du genre. En 8 fragments choisis, qu’il a révélés pour quelques-uns d’entre eux en live dans des late-shows sur des chaînes américaines, K-Dot nous surprend moins que pour son album précédent, en offrant au monde la vraie-fausse continuité artistique de TPAB. Tout l’album respire la musique noire, avec la prédominance des cuivres free jazz au cœur d’instrumentaux mêlant les styles rétro et contemporains du rap et de la funk. Contrairement à son dernier album, tout ne coule pas de source dans Untitled Unmastered, qui s’égare un peu en longueur dans 07, tout en présentant quelques redondances dans 03, des morceaux malgré tout très agréables à l’écoute et contrastant avec ce qu’on a l’habitude d’écouter chez de nombreux rappeurs. Les moments de génie ne sont encore une fois jamais très loin, comme sur 06, featuring magnifique avec Cee-Lo Green, et sur 08, où Kendrick traite de sujets graves sur un rythme enjoué. Sur chaque morceau, Lamar se réinvente et son flow tantôt saccadé, tantôt plus calme, rythme les couplets aussi parfaitement que la rotation des aiguilles d’une montre. Difficile en effet aujourd’hui de trouver un artiste possédant une aussi grande diversité artistique que lui.
En publiant cet album, qui s’apparente d’ailleurs davantage à une compilation qu’à une vraie œuvre studio construite, Kendrick Lamar rappelle à la planète hip hop qu’il n’y a qu’un seul king, et que son nom est Duckworth. Car même en choisissant des morceaux mis de côté, il fait mieux que la grande majorité des artistes rap du moment. De par son concept, Untitled Unmastered a forcément les qualités de ses défauts et n’arrive pas au niveau de To Pimp A Butterfly, mais va sans aucun doute se situer parmi les grands moments musicaux des premiers mois de 2016.

Cette semaine, Kendrick Lamar sort un album surprise, et The Colour Of Spring de Talk Talk fête ses 30 ans.

KENDRICK LAMAR
Untitled Unmastered
4/5

TALK TALK
The COLOUR OF SPRING 30 ANS

En mars 1986, Talk Talk, un groupe commercial et sans prétentions apparentes, sort un album à la fois novateur et pop, prouvant la compatibilité de ces deux assertions.

Le trio Talk Talk a déjà sorti deux albums avant The Colour of Spring, deux albums à la pop sucrée et commerciale, dans la plus traditionnelle veine des années 80. Les synthétiseurs y fleurissaient, parfois jusqu'à l'indigestion, mais le groupe parvenait à monter une indéniable qualité de composition, comme avec le tube Such A Shame de 1984, issu de l'album It's My Life. Le leader du groupe, Mark Hollis, prend dès lors la décision de mener Talk Talk dans une direction bien différente.
Sur The Colour of Spring, dites adieu aux synthés. Avec l'aide de Tim Friese-Greene, chargé du piano et autre mellotron, Mark Hollis compose l'entièreté de l'album, qui alterne ambiances oniriques et la pop millimétrée. Le groupe réinvente véritablement la façon de faire de la pop 80 avec cet album, comme le montrent les titres Happiness is Easy, Living In Another World, Time It's Time ou encore l'excellent single Life's What You Make It. Mais plus que renouveler la pop typique des 80's, Talk Talk pose les fondations d'un nouveau style de musique : le post-rock. Si acter la naissance du post-rock à 1986 est très évasif, des pistes épurées et contemplatives, telles que April 5th ou Chameleon Day, témoignent du tournant qu'amorcera le groupe à partir de 1988. S'engageant comme les véritables accoucheurs du post-rock et de son onirisme instrumental, Talk Talk sort par la suite deux albums chefs-d’œuvre, Spirit of Eden en 1988 et Laughing Stock en 1991, qui n'ont plus rien de pop. Mark Hollis l'a décidé, avec The Colour of Spring, c'est la fin des refrains implacables de It's My Life, et c'est surtout la création d'un album intemporel et à la production parfaite, qui sonne toujours comme une œuvre impeccable.
The Colour of Spring n'est pas une révolution, mais il témoigne de la capacité d'un groupe, des années 80 de surcroît, à se réinventer à chaque album, et même à réinventer la musique avec lui. Cet album est la charnière qui relie le groupe des années 80 à la synthpop très classique, au groupe post-rock et novateur que deviendra Talk Talk par la suite. Aujourd'hui, des groupes comme Godspeed You! Black Emperor ou A Silver Mt. Zion se réclament de Talk Talk, avec leurs longues plages instrumentales et éthérées typiques du post-rock.