Royaume-Uni : réflexions après un mois passé à vivre la campagne en campagne

(Crédits photo : Quentin Trigodet)

Arriver le 1er juin en Angleterre, la campagne, pour les deux camps bat déjà son plein. Les débats télévisés se succèdent. Les affiches fleurissent, les badges et flyers apparaissent. Et puis le jour fatidique arrive. Le vote, et le choc, en découvrant les résultats.
 

Débarquer en Angleterre avec toutes ses idées bien faites, c’est facile. Quitter l’Union Européenne ruinerait le pays, c’est certain, c’est inconcevable. Cette idée se doit d’être réservée à quelques illuminés, qui en France auraient voté FN.
 

Et puis croiser un homme, qui porte un badge sur lequel est inscrit « Vote LEAVE ». Royle est monté à bord du bus. Il entame une discussion avec son voisin. Tous deux en sont convaincus : voter LEAVE, c’est libérer l’Angleterre de ce monstre européen qui lui vole ses emplois. Alors discuter avec Royle parait évident. « Monsieur, je ne comprends pas comment vous pouvez voter Leave. Ça ne vous fait pas peur ? » Et la réponse est sans appel : « Beaucoup d’entreprises de ma région ont fermé à cause de l’Union Européenne. » Il raconte alors le cas de la National British Railway, une grande entreprise de trains britannique qui a perdu un contrat, il y a peu, au profit de la filière allemande de la compagnie, « ce qui fait supprimer beaucoup de travails dans ma région. Nous perdons nos grandes entreprises anglaises, qui ne paient pas de taxes en Angleterre, et qui exportent la production anglaise à l’étranger. » Alors se questionner. C’est vrai que ça tourne rond, son affaire. Lui, on peut le comprendre. Mais l’Union Européenne lui apporte tellement plus que ça ne justifie pas un vote « Leave ».
 

Et puis viennent l’heure des débats télévisés. Deux soirs, deux interviews sur la chaine britannique Skynews : David Cameron pour le « Remain », Michael Gove pour le « Leave ». Chouette, c’est l’occasion de confronter les deux camps. Se poser des questions, c’est un bon début. C’est certainement l’occasion de remettre en cause son avis. Mais non. Comme dans toute campagne, les pros « Brexit » sont convaincus que le Premier Ministre tient un discours alarmiste et faussé, dans le but d’effrayer. C’est dommage, c’était plutôt parlant son allusion à la « Troisième Guerre Mondiale ». Et puis les partisans du « Remain » écrasent en moins de temps qu’il n’en faudrait pour dire Brexit le pauvre Michael Gove : des chiffres faux, trop peu de soutien des grandes instances économiques, un discours trop plein d’idéaux, et trop peu réalisable. Alors se sentir conforté dans son choix : les pro-Brexit sont des marginaux. Ces gens qui par manque de connaissance des institutions européennes, des lois du marché international accepteraient de voter pour un Donald Trump ou un « Brexit » dont la campagne se base sur des idées, et non sur des faits réalisables.

A une semaine du vote fleurissent les pancartes. « Tiens, c’est la troisième pancarte Leave dans cette rue, tout de même ! » Et puis les tables, armées de militants. « Les gens sont très divisés face à notre présence. Ils restent campés sur leurs positions, et ne discutent que très peu avec ceux qui ne les partagent pas. » Que voulez vous, c’est une campagne, et il faut bien des défenseurs des camps pour l’alimenter. Et puis l’assassinat de Jo Cox, une membre du Parlement britannique. Elle fut tuée dans l’exercice de ses fonctions, mais le motif du tueur reste flou. C’est l’occasion de voir David Cameron serrer des mains. On est en droit de se dire que le temps des débats stériles est révolu. Aujourd’hui commence le vrai débat, celui qui va porter le pays, la Grande Bretagne, vers le haut.
 

Jeremy Corbin prend la parole. Lui sait parler aux jeunes : une des clés de ce référendum. Après tout, c’est eux qui en assumeront les conséquences, dans quelques années.  Il leur explique qu’accepter de rester dans l’Union Européenne, ce n’est pas tout accepter tel quel. Et ça, ça leur parle aux jeunes. Et puis toute façon, il est impensable d’être du même coté que Nigel Farage : le racisme, la haine des migrants, très peu pour eux. Et dans la même rue, entendre « Il faut vraiment qu’on reprenne le contrôle de notre démocratie. Qu’on puisse prendre nos propres décisions. » Tiens, cet argument me dit quelque chose. C’est ça : c’est le « Take back our democracy » tant martelé par les Johnson-Gove-Farage . Mais pourtant, ces deux jeunes hommes ne sont pas âgés. Etrange. Noter ça dans un coin de sa tête, à coté des mystères irrésolus. Ces jeunes gens souffrent d’un mal chronique à l’approche du vote, où 54% de population déclare ne pas être assez informée pour voter.

Et puis laisser couler. Les gens ne semble pas spécialement préoccupés. Certains en parlent, dans les pubs, entre deux gorgées de bière, mais pas plus longtemps. Certains en parlent, avec les touristes, dans le bus, mais c’est autant pour faire « authentique » que pour faire avancer le débat. Certains en parleraient bien, mais ne trouvent pas les interlocuteurs. Alors, ils se taisent. Et pourtant les images tournent toujours en boucle à la télévision : « IN – OUT ? ».

Et puis vient le grand jour. Tout se passe comme prévu. Les britanniques votent. Ils sont même très nombreux à faire le déplacement. C’est une bonne nouvelle pour le scrutin. Les militants sont toujours dans la rue, leur table aussi. Ils appellent les gens à aller voter, principalement les jeunes, et distribuent des stickers « I voted REMAIN ». Et puis aller se coucher sereinement. L’article expliquant la victoire du « Remain » est prêt : il explique comment Cameron s’en sort renforcé, et comment le pays, et toute l’Union d’ailleurs, soupirent de soulagement ce matin.

« Viens vite ! Le Premier Ministre démissionne ! ». Ça, c’est un réveil. Et puis voir le bandeau de la chaine d’information « UK votes OUT ». Et puis entendre Cameron dire « J’ai été très fier d’être votre Premier ministre pendant six ans. Je vais faire de mon mieux pour être le Premier Ministre pendant les prochaines semaines, mois. Mais je ne serai pas le capitaine du bateau qui va quitter l’Europe. Il faut d’abord apporter une période de stabilité, puis je demanderai un nouveau Premier Ministre en octobre. » Alors prendre quelques minutes pour comprendre, se désembrumer le cerveau. Ah. Ils ont donc voté le « Brexit ». Alors noter quelques citations à la volée, alors que les prises de paroles se multiplient. La Première ministre de l’Ecosse veut organiser un référendum pour l’indépendance son pays qui a majoritairement voté en faveur du Remain. Boris Johnson est hué à la sortie de son domicile. Dans son discours, il fait l’éloge de David Cameron. Il peut bien le congratuler, il lui offre presque sur son poste. Et puis courir pour écrire un nouvel article, et publier ces résultats.

Dans le pub du village, quelques mots sont échangés. Sur l’écran allumé défilent les valeurs de la Livre en chute aujourd’hui. « Un jour historique pour la Grande Bretagne. Il sera difficile de mesurer l’impact de cette décision dans les prochaines semaines, ou les prochains mois, mais c’est un choix capital qui vient d’être pris pour la Grande Bretagne. » clame la télévision. Ça, tu peux le dire, et je n’ai rien vu venir.

Quentin Trigodet, Cornouaille.