Immortalité, abolition de l’État – le futur made in Silicon Valley

28/10/2015

Les voitures sans conducteurs, les montres connectées et les lunettes à réalité augmentée font déjà partie du passé pour la Silicon Valley et ses entrepreneurs qui voient encore plus loin. Financés par les géants de l’économie numérique tels que Google ou Facebook, des scientifiques transhumanistes travaillent sur des projets de rallongement de l’espérance de vie alors que d’autres rêvent de cités où l’État n’existerait plus. Plongée au coeur de ce monde que nous prépare la Silicon Valley.

 

 Les cités flottantes, un aspect du futur de l'humanité pour les transhumanistes. (Seasteading Institute)

 

« Ouvrir la prochaine frontière de l’humanité »

 

Tel est le projet du Seasteading Institute, ou l’« institut des plateformes marines » fondé par le libertarien Patri Friedman, petit fils du célèbre prix Nobel de l’économie Milton Friedman. Son objectif ? Construire des sociétés modèles sur les eaux internationales, des lieux de vie hors de la souveraineté des États existants, fonctionnant selon un modèle politique propre.

Ainsi, ces plateformes, dont les premières devraient voir le jour en 2020, seraient des communautés autonomes, échappant à la tutelle de l’État et des régulations en tout genre. Parmi ces régulations on compte, le revenu minimum, la sécurité sociale, le contrôle des armes à feux, l’imposition... Autant de choses qui empêchent les individus de vivre comme ils l’entendent, selon l’idéologie libérale-libertaire Cette utopie, Patri Friedman y songe depuis longtemps, il raconte : « Le monde a besoin de places où ceux qui veulent faire l’expérience d’édifier une nouvelle société peuvent mettre à l’épreuve leurs idées. Toute la Terre étant occupée, s’emparer des océans est la prochaine frontière de l’humanité ». Son passage en tant qu’ingénieur chez Google lui a permis de côtoyer quelques têtes fortunées de la Silicon Valley et de s’assurer le soutien financier de Peter Thiel (cofondateur de PayPal) qui a déjà investi plus d’un million de dollars dans le projet. Il explique son geste par la « conjoncture fascinante » du changement de la nature du gouvernement. Ce mouvement libertarien intervient très certainement dans un contexte de remise en cause de la Démocratie, mais il est porté par des individus qui évoluent dans l’univers très hermétique et fortuné de la Silicon Valley, porté par des idéaux de liberté et de progrès qui peuvent nous sembler totalement improbables, à nous autres vivant sur le « Vieux Continent ».

 

Vers l’infini et au-delà

 

Cette conception libertarienne selon laquelle un individu possède une liberté absolue, donne un socle philosophique à la pensée transhumaniste pour qui l’individu peut alors se transformer et transformer sa propre condition. Le projet transhumaniste donne un cap à toutes les innovations technologiques en les inscrivant dans une logique de « mise à mort de la mort ». Cette quête est menée par la Singularity University, fondée par le pape du transhumanisme Ray Kurzweil et en partie financée par Peter Thiel. La Singularité est un concept popularisé par Kurzweil dans son best-seller intitulé Singularity is Near, selon lequel la civilisation humaine pourrait connaitre une croissance technologique d’un ordre supérieur, permettant la création d’une toute dernière machine par l’homme, plus puissante que l’intelligence humaine, qui créera toutes les machines ultérieures et qui prendra des décisions de régulation globale. Nous entrerions alors dans l’ère post-humaine où l’humain se transformera en un être mi-biologique mi-informatique connecté au web : nous aurons la possibilité de devenir immortel en téléchargeant notre conscience sur un ordinateur. Ces thèses provocatrices ont placé la Singularité sur le devant de la scène : on la retrouve dans des films de science-fiction tels que Her de Spike Jonze où un homme tombe amoureux d’un logiciel doté d’une intelligence artificielle ou Transcendance de Wally Pfister où Johnny Depp incarne un scientifique qui charge son cerveau sur un ordinateur avant de mourir. La longévité humaine pourrait également s’accroitre grâce à une médecine plus précise. Des entreprises comme Apple et Google y travaillent déjà, notamment avec leurs applications respectives, HealthKit et Google Fit. Grâce aux données personnelles qu’elles récoltent, elles peuvent fournir des indications beaucoup plus précises qui permettront à des traitements futurs d’être personnalisés : plus besoin de prendre 1g de doliprane si 600mg vous conviennent mieux. D’autres part, la médecine s’affine, elle est capable de recréer des tissus, d’utiliser des robots chirurgiens...Les géants du net sont en train de révolutionner le marché de la santé, tout comme ils révolutionnent notre manière d’appréhender le futur, en le plaçant à portée de main.

 

Limites et désillusions

 

Qu’en est-il réellement de la portée universelle de ces innovations ? Il est clair qu’elles vont favoriser les inégalités. Seuls les plus riches pourront s’offrir l’immortalité, ou des thérapies pour renouveler le corps. Cependant, les personnes les plus riches vont contribuer à leur démocratisation : elles vont accepter de payer des sommes astronomiques alors que les thérapies ne seront pas au point. Quand elles seront accessibles au grand public elles auront fait leur preuve. Cet allongement de la vie humaine va également poser des problèmes sociaux : des jeunes de 25 ans se retrouveront à travailler avec des personnes de 100 ans, les femmes pourront faire des enfants plus longtemps... Si rien n’est fait au niveau des États pour accueillir ces changements, nous pourrions vite sombrer dans des guerres civiles.

Cette idée de Singularité reste fondée sur un mythe, une théorie. On peut choisir de ne pas y croire et considérer que la technologie va continuer d’évoluer, mais de manière lente, laissant d’abord la place à des découvertes nous permettant de nous passer du charbon et du pétrole dans un premier temps. Les gouvernements dirigés par des intelligences artificielles ne risquent pas de faire leur apparition tout de suite, et même si cela était rendu possible, de nombreuses questions éthiques et philosophiques entraveraient leur mise en place.

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