Cinéma : Le Fils de Saul, la Shoah sous un nouveau jour

06/11/2015

Grand Prix du Jury au festival de Cannes, le premier film du réalisateur hongrois László Nemes nous plonge dans l’enfer des camps d’extermination à travers le point de vue d’un membre des Sonderkommandos. Un parti pris qui fonctionne.
 

 A Auschwitz, Saul (Géza Röhrig) se raccroche à la vie en voulant enterrer dignement un garçon qu'il prend pour son fils.

Avec la Shoah, László Nemes n’a pas choisi le sujet le plus simple à aborder pour sa première œuvre cinématographique. Mais, à la différence des films habituels traitant de ce sujet historique dramatique, le cinéaste de 38 ans a pris le pari de la nouveauté. En effet, au lieu de filmer l’horreur plein champ comme cela est le cas dans les documentaires et dans certains films du genre, Nemes se concentre sur l’histoire du personnage principal, un membre des Sonderkommandos – des prisonniers, la plupart du temps juifs, chargés de s’occuper du processus de la Solution finale – du camp d'Auschwitz, répondant au nom de Saul Aüslander, interprété par Géza Röhrig. Et Nemes va au bout de son idée : pendant toute la durée du film, la caméra ne s’éloigne quasiment jamais à plus d’un mètre de Saul, les plans serrés étant même utilisés pendant de longues minutes, notamment lors de plans séquences exceptionnellement bien réalisés.

Un scénario bien ficelé

L’histoire en elle-même s’éloigne des codes du genre, puisqu’elle repose sur l’ambition de Saul d’enterrer religieusement un jeune homme ayant miraculeusement survécu aux chambres à gaz, que Saul prend pour son fils. Il va ensuite désespérément tenter de trouver un rabbin acceptant de lire la prière funéraire précédant toute inhumation religieuse juive.
L’objectif éperdu de Saul constituant le fil rouge du film, Nemes l’inclut dans le thème plus large que représente la vie quotidienne d’un membre des Sonderkommandos dans les camps. Les scènes dans les chambres à gaz sont nombreuses, alternant avec celles présentant les dortoirs et celles, plus rares, en extérieur. Ces dernières, tournées à l’épaule (comme la plupart des scènes du film), cristallisent toute la tension qui régnait dans les camps de concentration, entre les ordres criés en allemand par les SS, les bruits de coups de feu, les gémissements des Juifs et les bruits de pelle creusant dans le sol.  L’absence de bande originale et le format utilisé (1.37) donnent au film un aspect encore plus austère et réaliste, plaçant Saul seul face à sa situation et à la mort certaine qui l’attend, lui et tous ses camarades des Sonderkommandos… Saul représente par ailleurs la seule part d’humanité dans le film, et sa quête incertaine pousse les spectateurs à s’attacher à lui et à souhaiter qu’il la réalise.

 

Esquiver la mort
 

Le Fils de Saul se caractérise également par le rapport que le réalisateur entretient avec la mort dans les camps. László Nemes l’a lui-même dit, le film n’est pas un film sur les camps en eux-mêmes, mais sur l’évolution et le destin d’un homme souvent livré à lui-même dans un lieu où la mort est omniprésente. La mort rythme effectivement le film, mais elle n’est jamais montrée en gros plan par la caméra de Nemes, qui a privilégié le parti du hors-champ et de l’implicite. Pourtant, nombreux sont les passages ou les nazis tuent des Juifs froidement. C’est justement là où le film de Nemes prend tout son sens : placé quasiment côte-à-côte de Saul, le spectateur ne peut pas voir la mort en face, puisque Saul lui-même ne la voit pas, ou du moins essaie de ne pas la voir. Cet évitement de l’horreur de la part du réalisateur et de son personnage principal donne l’impression que ce dernier s’éloigne de la réalité à mesure que le film avance. S’occupant quotidiennement de nettoyer les chambres à gaz, de brûler des corps et de se débarrasser des cendres, Saul paraît ailleurs, l’esprit obnubilé par sa quête personnelle. On a même l’impression qu’il donnerait sa vie pour que son « fils » soit enterré dignement.

Un document historique

La fiction du Fils de Saul est tellement bien réalisée qu’elle paraît vraie. Si l’histoire qui nous est racontée n’est jamais arrivée, celle des Sonderkommandos l’a bien été, mais est restée longtemps dans l’ombre entourant plus largement la réalité des camps d’extermination. Seules quatre photos prises par un membre de ces unités spéciales et quelques témoignages de survivants permettaient jusque-là de connaître quelques points de vue humains sur ce travail inhumain. Rareté documentaire effacée, ou plutôt complétée par Le Fils de Saul. Effectivement, les Sonderkommandos bénéficient avec ce film d’une mise en lumière qui permet au grand public de vraiment réaliser à quel point les nazis poussaient la cruauté jusqu’au bout, en forçant les Juifs qui n’étaient pas tués dans les chambres à gaz à s’occuper de la gestion de celles-ci… Nemes parvient à la fois à retranscrire cette atrocité quotidienne et à nous replacer dans le contexte de 1944, à un moment où les nazis gérant les camps perdent le contrôle des évènements et cherchent des moyens d’exterminer le plus de prisonniers possibles en un court laps de temps. En parvenant à cela, le réalisateur hongrois nous offre une exceptionnelle oeuvre de cinéma, à voir coûte que coûte.


Le Fils de Saul, un film de László Nemes, en ce moment au cinéma.

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